Je ne sais pas si les objets sont toujours à la même place que lorsque j’habitais là. Je ne sais pas si Anna a réarrangé les placards, mis les spaghettis dans un autre bocal, déplacé la balance du placard en bas à gauche au placard en bas à droite. Je ne sais pas. Mais, tandis que je glisse une main dans le tiroir derrière moi, je prie pour qu’il n’en soit rien.
— Tu as peut-être raison, tu sais, dis-je à la fin du baiser.
Je lève la tête pour le regarder bien en face.
— Peut-être que, si je n’étais pas venue à Witney ce soir-là, Megan serait toujours en vie.
Il acquiesce, et ma main droite se referme sur un objet familier. Je souris et me laisse aller contre lui, plus près, plus près, et ma main gauche s’insinue dans son dos. Puis je lui murmure à l’oreille :
— Mais comment peux-tu sérieusement penser que c’est moi la responsable, quand c’est toi qui lui as défoncé le crâne ?
Il recule, et c’est à ce moment que je plonge de tout mon poids sur lui. Déséquilibré, il va buter contre la table de la cuisine, j’écrase mon pied sur le sien aussi fort que je le peux et, lorsqu’il se plie en deux sous le coup de la douleur, je lui attrape les cheveux derrière le crâne et je l’attire vers moi tout en levant mon genou pour le frapper au visage. Je sens un cartilage craquer et il pousse un cri. Je l’envoie basculer par terre, je me saisis des clés sur la table et je franchis la porte coulissante avant qu’il ait eu le temps de se remettre à genoux.
Je me précipite vers la barrière, mais je glisse dans la boue et tombe, et, déjà, il me rattrape. Il me tire en arrière, agrippe mes cheveux, me griffe le visage, et me hurle des insultes qui volent parmi les gouttes de sang :
— Connasse ! espèce de sale connasse, tu ne peux pas nous laisser tranquilles ? Tu ne peux pas me foutre la paix ?
Je parviens à nouveau à me dégager, mais je n’ai nulle part où aller. Je n’arriverai jamais à retraverser toute la maison ni à atteindre la barrière. J’appelle à l’aide, mais personne ne peut m’entendre avec la pluie, le tonnerre et le bruit du train qui approche. Je cours jusqu’au fond du jardin, près de la voie ferrée. Je suis coincée. Je me tiens à l’endroit où, il y a à peine plus d’un an, je me tenais avec son enfant dans les bras. Je me retourne, dos au grillage, et je le regarde s’avancer à grands pas vers moi, résolu. Il s’essuie la bouche avec l’avant-bras et crache du sang par terre. Je sens les vibrations des rails dans le grillage derrière moi, le train est presque là, on croirait qu’il pousse un hurlement. Les lèvres de Tom remuent, il me dit quelque chose mais je ne l’entends pas. Je le regarde s’approcher, je le regarde, je reste immobile jusqu’au moment où il fond sur moi, et c’est là que je frappe. Je lui plante le tire-bouchon dans le cou.
Les yeux écarquillés, il s’effondre sans un bruit. Il porte une main à sa gorge en me dévisageant. On dirait qu’il pleure. Je le fixe jusqu’à ce que je n’y arrive plus, puis je lui tourne le dos. Tandis que le train passe, je vois des visages derrière les vitres illuminées, des têtes penchées sur un livre, un téléphone, des voyageurs bien au chaud et à l’abri qui s’en retournent chez eux.
Mardi 10 septembre 2013
Matin
On le sent, comme le bourdonnement sourd d’une lumière électrique, ce changement d’atmosphère quand le train s’arrête au feu de signalisation. Je ne suis plus la seule à regarder, maintenant. J’imagine que je ne l’ai jamais été. J’imagine que tout le monde le fait – observer les maisons qu’on croise –, mais on ne les voit pas tous de la même manière. On ne les voyait pas tous de la même manière. Désormais, tout le monde voit la même chose. Parfois, on entend les gens en parler :
— Là, c’est celle-là. Non, non, celle-là, à gauche. Là. Celle avec les rosiers le long de la barrière. C’est là que ça s’est passé.
Les maisons elles-mêmes sont vides, le numéro quinze et le numéro vingt-trois. Ça ne se voit pas, les stores sont relevés et les portes ouvertes, mais c’est parce qu’on les fait visiter. Elles sont toutes les deux en vente, mais, à mon avis, elles n’attireront pas d’offre sérieuse avant un bon bout de temps. Je suppose que les agents immobiliers n’escortent guère dans ces pièces que des curieux morbides qui meurent d’envie de voir cet endroit de près, l’endroit où il est tombé et où son sang a abreuvé la terre.
Ça me fait mal de les imaginer arpentant cette maison, ma maison où, autrefois, j’avais encore de l’espoir. J’essaie de ne pas repenser à ce qui s’est passé par la suite. J’essaie de ne pas repenser à ce soir-là. En vain.
Côte à côte, trempées de son sang, nous nous sommes assises sur le canapé, Anna et moi. Les deux épouses qui attendaient l’ambulance. C’est Anna qui a prévenu, elle a appelé la police, tout. Elle s’est occupée de tout. Les médecins urgentistes sont arrivés, trop tard pour Tom, puis, juste derrière, les policiers en uniforme, et enfin les supérieurs, Gaskill et Riley. Ils en sont restés littéralement bouche bée en nous voyant. Ils nous ont posé des questions, mais j’arrivais à peine à comprendre les mots qu’ils prononçaient. J’étais presque incapable de bouger ou même de respirer. C’est Anna qui a parlé, calmement, avec assurance :
— C’était de la légitime défense. J’ai tout vu depuis la fenêtre. Il s’est précipité sur elle avec le tire-bouchon. Il l’aurait tuée. Elle n’avait pas le choix. J’ai essayé…
Ça a été son seul moment de faiblesse, la seule fois que je l’ai vue pleurer.
— J’ai essayé d’arrêter l’hémorragie, mais je n’ai pas réussi. Je n’ai pas réussi.
Un des policiers en uniforme est allé chercher Evie qui, par miracle, était restée profondément endormie pendant toute la scène, et ils nous ont toutes emmenées au poste de police. Ils nous ont installées dans deux pièces séparées, Anna et moi, et nous ont encore posé des questions dont je ne me souviens plus. J’avais beaucoup de mal à répondre, à me concentrer. À articuler le moindre mot. Je leur ai dit qu’il m’avait attaquée, qu’il m’avait frappée avec une bouteille. Je leur ai dit qu’il m’avait sauté dessus avec le tire-bouchon. Je leur ai dit que j’avais réussi à lui prendre son arme et que je m’en étais servie pour me défendre. Ils m’ont examinée : ils ont étudié les blessures que j’avais à la tête, mes mains, mes ongles.
— Ça ne se voit pas tant que ça, que vous avez dû vous défendre, a fait remarquer Riley, soupçonneuse.
Ils sont sortis et m’ont laissée là avec un policier en uniforme, celui avec des boutons dans le cou qui était venu chez Cathy à Ashbury, dans une autre vie. Il est resté sur le pas de la porte sans croiser mon regard. Un peu plus tard, Riley est revenue.
— Madame Watson a confirmé votre version, Rachel. Vous pouvez y aller.
Elle non plus n’a pas voulu me regarder dans les yeux. Un policier en uniforme m’a conduite à l’hôpital pour faire recoudre la plaie que j’avais au crâne.
Il y a eu beaucoup d’articles sur Tom dans les journaux. J’ai appris qu’il n’avait jamais fait l’armée. Il avait essayé de l’intégrer, mais on l’avait recalé deux fois. L’histoire de sa brouille avec son père était fausse, elle aussi, il l’avait complètement déformée. Il avait emprunté toutes les économies de ses parents et avait tout perdu. Ils lui ont pardonné, mais il a coupé les ponts avec eux quand son père a refusé de prendre une seconde hypothèque sur leur maison pour pouvoir lui prêter à nouveau de l’argent. Il mentait tout le temps, pour tout. Même quand il n’en avait pas besoin, même quand ça n’avait aucun intérêt.
J’ai encore ce souvenir très vif de Scott qui me dit, à propos de Megan : « Je n’ai pas la moindre idée de qui elle était. »
C’est exactement ce que je ressens. La vie entière de Tom était bâtie sur des mensonges, des malhonnêtetés et des semi-vérités censées le faire passer pour quelqu’un de supérieur, de plus fort et de plus intéressant qu’il ne l’était. Et j’ai tout gobé. Anna aussi. Nous l’aimions. Je me demande si nous aurions aimé cette autre version de lui, plus faible, plus banale, avec ses défauts. Je crois que oui. J’aurais su lui pardonner ses échecs et ses erreurs. J’en ai suffisamment commis moi-même.
Soir