— Elle va essayer de tuer son père.
— C'est possible, fit Palmgren calmement.
— Ou alors Zalachenko va essayer de la tuer.
— C'est possible aussi.
— Et nous, on ne va faire qu'attendre ?
— Dragan... tu es quelqu'un de bien. Mais ce que fait ou ne fait pas Lisbeth Salander, si elle survit ou si elle meurt, ça ne relève pas de ta responsabilité.
Palmgren fit un grand geste avec le bras. Il eut soudain une capacité de coordination qu'il n'avait pas eue depuis longtemps. On aurait dit que le drame de ces dernières semaines avait aiguisé ses sens handicapés.
— Je n'ai jamais eu de sympathie pour les gens qui se substituent à la loi. D'un autre côté, je n'ai jamais entendu parler de quelqu'un qui ait eu de si bonnes raisons de le faire. Au risque de paraître cynique... ce qui se passera cette nuit se passera quoi qu'on en pense, toi et moi. C'est écrit dans les étoiles depuis la naissance de Lisbeth. Et tout ce qui nous reste à faire est de décider quelle sera notre attitude envers elle si elle revient.
Armanskij poussa un soupir malheureux et regarda en douce le vieil avocat.
— Et si elle passe les dix prochaines années en prison, elle l'aura choisi elle-même. Je continuerai à être son ami.
— J'ignorais totalement que tu avais une vision aussi libertaire de l'être humain.
— Je l'ignorais aussi, dit Holger Palmgren.
MIRIAM WU FIXA LE PLAFOND. Elle avait laissé la veilleuse allumée et une radio avec de la musique à faible volume. L'émission de nuit passait On a Slow Boat to China. Elle s'était réveillée à l'hôpital la veille, après que Paolo Roberto l'y avait conduite. Elle avait dormi et s'était réveillée, agitée, puis s'était rendormie, tout ça sans véritable logique. Les médecins disaient qu'elle souffrait d'une commotion cérébrale. En tout cas elle avait besoin de repos. Elle avait aussi le nez brisé, trois côtes cassées et des blessures sur tout le corps. Son sourcil gauche était tellement enflé que l'œil n'était qu'une mince fente. Elle avait mal dès qu'elle essayait de changer de position. Elle avait mal quand elle inspirait de l'air dans ses poumons. Elle avait mal à la nuque et on lui avait mis une minerve au cas où. Les médecins lui avaient promis qu'elle se rétablirait complètement.
Quand elle s'était réveillée le soir, Paolo Roberto était là. Il avait rigolé et demandé comment elle allait. Elle aurait aimé savoir si elle avait l'air aussi minable que lui.
Elle avait posé des questions et il avait expliqué. Bizarrement, cela ne paraissait plus du tout improbable qu'il soit l'ami de Lisbeth Salander. C'était une grande gueule. Lisbeth aimait les grandes gueules et elle détestait les connards imbus d'eux-mêmes. La différence était mince comme un cheveu, mais Paolo Roberto appartenait à la première catégorie.
Elle avait eu l'explication de son arrivée soudaine, surgi de nulle part, à l'entrepôt de Nykvarn. Elle était stupéfaite qu'il se soit entêté à ce point à poursuivre la fourgonnette. Et elle apprit, terrorisée, que la police était en train de déterrer trois cadavres sur le terrain autour du bâtiment.
— Merci, dit-elle. Tu m'as sauvé la vie.
Il secoua la tête et resta un long moment sans rien dire.
— J'ai essayé d'expliquer à Blomkvist. Il n'a pas vraiment compris. Je crois que toi tu peux comprendre. Parce que toi aussi tu boxes.
Elle savait ce qu'il voulait dire. Quiconque ne s'était pas trouvé dans l'entrepôt à Nykvarn ne pouvait pas comprendre ce que ça fait de se battre contre un monstre insensible à la douleur. Elle avait été totalement impuissante.
Pour finir, ils avaient arrêté de parler, et elle avait seulement tenu sa main avec le bandage. Il n'y avait rien à dire. Quand elle s'était réveillée de nouveau, il n'était plus là. Elle aurait aimé que Lisbeth Salander donne de ses nouvelles.
C'était elle que Niedermann cherchait.
Miriam Wu avait peur qu'il la retrouve.
LISBETH SALANDER N'ARRIVAIT PAS A RESPIRER. Elle n'avait aucune notion du temps, mais elle savait qu'elle avait reçu des balles dans le corps et elle comprenait — plus par instinct que par un raisonnement rationnel — qu'elle était enterrée. Son bras gauche était inutilisable. Elle ne pouvait pas remuer le moindre muscle sans que des vagues de douleur lui traversent l'épaule, et toute réflexion évoluait dans une sorte d'état brumeux. Il me faut de l’air. Sa tête manquait d'exploser sous les pulsations d'une douleur comme elle n'en avait jamais ressenti.
Sa main droite s'était retrouvée sous son visage et elle commença instinctivement à gratter pour enlever la terre de devant son nez et sa bouche. La terre était sablonneuse et relativement sèche. Elle réussit à dégager une petite cavité de la taille d'un poing devant son visage.
Elle n'avait pas la moindre idée du temps qu'elle avait passé dans la tombe. Mais elle comprit que sa vie était en danger. Elle finit par formuler une pensée cohérente.
Il m'a enterrée vivante.
Cette certitude la fit paniquer. Elle ne pouvait pas respirer. Elle ne pouvait pas bouger. Une tonne de terre la maintenait prisonnière.
Elle essaya de bouger une jambe, mais elle n'arrivait pas à tendre ses muscles. Puis elle fit l'erreur d'essayer de se redresser. Elle poussa avec la tête vers le haut et immédiatement la douleur perça comme une décharge électrique par les tempes. Je ne dois pas vomir. Elle retomba dans une vague inconscience.
Quand elle put de nouveau penser, elle vérifia avec précaution quelles parties de son corps étaient utilisables. Le seul membre qu'elle pouvait bouger de quelques centimètres était la main droite devant son visage. Il me faut de l’air. L'air se trouvait au-dessus d'elle, au-dessus de la tombe.
Lisbeth Salander commença à gratouiller. Elle appuya avec le coude et réussit à se créer un petit espace de manœuvre. Avec le dos de la main, elle élargit la cavité devant son visage en écartant la terre. Il faut que je creuse.
Au bout d'un moment, elle comprit que compte tenu de sa position fœtale, elle avait un espace creux dans l'angle mort sous et entre ses jambes. C'est là que se trouvait une grande partie de l'air usagé qui la maintenait encore en vie. Elle se mit à tortiller le torse, désespérément, et sentit de la terre s'effondrer sous elle. La pression sur la poitrine céda un peu. Elle put soudain bouger le bras de quelques centimètres.
Minute par minute, elle travailla dans un état proche de l'inconscience. Elle gratouilla la terre sablonneuse de son visage et l'enfonça dans le creux sous elle, poignée par poignée. Finalement elle réussit à dégager son bras suffisamment pour pouvoir enlever de la terre de dessus sa tête. Centimètre par centimètre elle libéra sa tête. Elle sentit quelque chose de dur et tint soudain une petite racine ou un bout de branche à la main. Elle creusa vers le haut. La terre était toujours aérée et pas trop compacte.