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De mauvaise grâce, il devait reconnaître l’attrait d’un tel confort, mais il faisait sienne la sagesse avec laquelle chaque Section de l’Éternité choisissait de vivre dans le siècle qui lui était assigné selon le niveau de vie moyen plutôt que dans le luxe des classes dirigeantes. Les Éternels étaient ainsi à même de comprendre les problèmes et « l’esprit » de l’époque et ne risquaient pas de s’identifier trop étroitement avec une minorité privilégiée que constituait sociologiquement un extrême.

« Il est facile, pensa Harlan ce premier soir, de vivre avec des aristocrates. »

Et juste avant de s’endormir, il pensa à Noÿs.

Il rêva qu’il siégeait au Comité Pan-temporel, les doigts croisés devant lui d’un air digne. Il regardait de haut un Finge qui se faisait tout petit, écoutant avec terreur la condamnation qui le chassait de l’Éternité et lui confiait l’Observation perpétuelle de l’un des siècles inconnus du lointain, très lointain avenir. Les mots glacés de la sentence d’exil tombaient de la propre bouche d’Harlan et, immédiatement à sa droite, était assise Noÿs Lambent.

Il ne l’avait pas remarquée tout d’abord, mais ses yeux ne cessaient de glisser vers la droite et son verbe s’embarrassa.

Est-ce que personne d’autre ne la voyait ? Le reste des membres du Conseil regardaient calmement devant eux, à l’exception de Twissell. Il se tournait pour sourire à Harlan, regardant à travers la fille comme si elle n’était pas là.

Harlan voulait ordonner à celle-ci de s’en aller, mais il était incapable d’émettre un son. Il essaya de battre la fille, mais son bras se déplaça en un geste lent et elle ne bougea pas. Sa chair était froide.

Finge riait… de plus en plus fort…

Puis ce fut Noÿs Lambent qui se mit à rire.

Harlan ouvrit les yeux dans la lumière du matin et regarda la fille avec horreur avant de se rappeler où elle était et où lui-même se trouvait.

« Vous étiez en train de gémir et de frapper l’oreiller, dit-elle. Vous faisiez un mauvais rêve ? »

Harlan ne répondit pas.

« Votre bain est prêt, reprit-elle, ainsi que vos vêtements. Je me suis arrangée pour que vous assistiez à la réunion de ce soir. Je me suis sentie toute drôle de revenir dans ma vie ordinaire après un si long stage dans l’Éternité. »

Harlan éprouva un vif sentiment de malaise devant l’aisance avec laquelle elle s’exprimait. « Vous n’avez pas dit qui j’étais, j’espère, demanda-t-il.

— Bien sûr que non. »

Bien sûr que non ! Finge avait dû prendre toutes les précautions voulues en la soumettant à une suggestion hypnotique légère, s’il l’avait jugé nécessaire. Toutefois, il avait peut-être pensé que ça ne l’était pas. Après tout, il l’avait « observée de près ».

Cette pensée l’ennuya. Il dit : « Je préférerais être laissé à moi-même autant que possible. »

Elle le regarda un instant d’un air hésitant et sortit.

Harlan accomplit le rituel matinal de la toilette et de l’habillement avec mauvaise humeur. Il n’espérait guère passer une soirée passionnante. Il lui faudrait parler le moins possible, ne prendre aucune initiative et s’efforcer de passer inaperçu. Tout ce qu’il avait à faire, c’était d’ouvrir les yeux et les oreilles. Son esprit – et strictement parlant, il n’avait pas d’autre fonction – ferait ensuite la synthèse des informations ainsi recueillies.

Habituellement, il lui était égal, en tant qu’Observateur, de ne pas savoir ce qu’il cherchait. Un Observateur, lui avait-on appris quand il était Novice, ne devait pas avoir de notions préconçues ; il devait tout ignorer du genre d’informations désiré en haut lieu ainsi que des conclusions attendues. Cette connaissance, disait-on, déformerait automatiquement sa vision, quelque consciencieux qu’il essaie d’être.

Mais vu les circonstances, l’ignorance était irritante. Harlan soupçonnait fort qu’il n’y avait rien à observer et que, d’une certaine manière, il jouait le jeu de Finge. Entre cela et Noÿs…

Il regarda d’un œil irrité sa propre image projetée par le Réflecteur tridimensionnel à deux pas devant lui. Les vêtements étroitement ajustés du 482e siècle, sans coutures et aux couleurs vives, lui donnaient, pensait-il, un aspect ridicule.

Noÿs Lambent vint le trouver en courant juste après qu’il eut fini un déjeuner solitaire que lui avait apporté un Mekkano.

Elle dit sans reprendre sa respiration : « Nous sommes en juin, Technicien Harlan.

— N’utilisez pas ce titre ici, répliqua-t-il d’un ton sec. Quelle importance que ce soit juin ?

— Mais nous étions en février quand j’ai rejoint – elle hésita une seconde – l’endroit d’où nous venons et il n’y a de cela qu’un mois. »

Harlan fronça les sourcils : « Quelle année sommes-nous maintenant ?

— Oh ! c’est la bonne année.

— En êtes-vous sûre ?

— Absolument. Y a-t-il eu quelque erreur ? »

Elle avait l’habitude gênante de se tenir très près de lui pour lui parler et son léger zézaiement (qui était plus une caractéristique de l’époque qu’un défaut personnel) lui donnait un air enfantin et un peu perdu. Harlan ne s’y laissa pas prendre. Il s’écarta.

« Il ne s’agit pas d’une erreur. On vous a amenée ici parce que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. En fait, dans le Temps, vous avez toujours été ici.

— Mais comment est-ce possible ? » Elle eut l’air encore plus effrayée. « Je ne me souviens de rien à ce sujet. Y a-t-il une autre moi-même ? »

Les circonstances ne justifiaient pas l’irritation d’Harlan. Comment pouvait-il lui expliquer l’existence de micro-changements, produits lors de chaque interférence avec le Temps, qui pouvaient altérer les vies individuelles sans effet appréciable sur le siècle ? Même les Éternels oubliaient parfois la différence entre les micro-changements (avec un petit « c ») et les Changements (avec un grand « C ») qui modifiaient profondément la Réalité.

« L’Éternité sait ce qu’elle fait. Ne posez pas de questions », répliqua-t-il. Il dit cela avec un certain orgueil comme s’il était lui-même un Premier Calculateur et qu’il ait personnellement décidé que juin était le meilleur moment et que le micro-changement provoqué en sautant trois mois ne risquait pas d’aboutir à un Changement.

« Mais alors j’ai perdu trois mois de ma vie », fit-elle.

Il soupira : « Vos déplacements dans le Temps n’ont rien à voir avec votre âge physiologique.

— Voyons, est-ce vrai ou pas ?

— Quoi donc ?

— Que j’ai perdu trois mois.

— Par le Temps, jeune fille, c’est ce que je suis en train de vous dire aussi clairement que possible. Vous n’avez pas perdu une seconde de votre durée de vie. La chose est impossible. »

Elle recula en l’entendant crier, puis soudain eut un rire nerveux. « Vous avez un drôle d’accent. Surtout quand vous vous mettez en colère. »

Elle se dirigea vers la porte et il fronça le sourcil en la regardant s’éloigner. Quel accent ? Il parlait la langue du cinquantième millénaire aussi bien qu’aucun de ses collègues de la Section. Et même mieux.

Stupide fille !

Il se retrouva devant le Réflecteur, en train d’examiner son image, qui lui rendait son regard, des sillons verticaux profondément creusés entre les yeux.

Il détendit son visage pour les effacer et pensa : « Je ne suis pas beau. Mes yeux sont trop petits et mes oreilles décollées et j’ai le menton trop gros. »