Harlan cessa de prêter la moindre attention à ce qui se disait. C’était là le genre d’accrochage auquel il fallait s’attendre. Les Psychologues et les Sociologues, dans leurs rares études sur les formes d’introversion qu’on rencontrait chez certains Éternels, appelaient ça l’identification. Les hommes s’identifiaient au siècle auquel ils étaient professionnellement attachés. Bien trop souvent, ses combats devenaient leurs propres combats.
L’Éternité combattait le démon de l’identification autant qu’elle le pouvait. Aucun homme ne pouvait être nommé à une Section à moins de deux siècles de son temps d’origine, pour rendre l’identification plus difficile. La préférence était donnée à des siècles aux cultures nettement différentes de celles de leur propre Temps. (Harlan pensait à Finge et au 482e siècle.) Qui plus est, on les changeait d’affectation dès que leurs réactions devenaient suspectes. (Harlan n’aurait pas parié une pièce d’un grafen du 50e siècle sur les chances qu’avait Feruque de rester encore en fonction une physio-année au maximum.)
Et pourtant des hommes continuaient d’éprouver une attirance stupide pour un foyer « temporel » et cherchaient à s’intégrer à tel ou tel siècle (le désir du Temps : tout le monde était au courant). Pour une raison ou une autre, cela était particulièrement vrai pour les siècles ayant maîtrisé les voyages dans l’espace. C’était là un phénomène qui méritait d’être étudié et qui l’aurait été si l’Éternité n’avait manifesté une répugnance systématique à s’analyser elle-même.
Un mois plus tôt, Harlan aurait pu mépriser Feruque et ne voir en lui qu’un sentimental trouvant toujours matière à s’indigner, un lourdaud irascible qui, déplorant que la technique des champs électro-gravitiques subisse un recul (dans une nouvelle Réalité), couvrait d’invectives ceux qui, dans d’autres siècles, osaient réclamer du sérum anticancéreux.
Il aurait pu faire un rapport sur lui. Il aurait été de son devoir de le faire. On ne pouvait évidemment plus faire confiance aux réactions de l’homme.
Mais il ne pouvait plus agir ainsi à présent. Il se découvrait même de la sympathie pour cet homme. Son propre crime était plus grand.
Comme il lui était facile de revenir à ses préoccupations au sujet de Noÿs !
Il avait finalement réussi à s’endormir, cette nuit-là, et il faisait grand jour quand il s’éveilla. Les murs translucides laissaient passer la lumière de tous côtés et il eut l’impression de se retrouver en plein nuage par un matin brumeux.
Le rire de Noÿs résonna quelque part au-dessus de lui. « Bonté divine, tu en as mis du temps à t’éveiller ! »
Le premier geste instinctif d’Harlan fut de chercher à tâtons une couverture absente. Puis la mémoire lui revint et il la regarda, l’esprit en déroute et le sang au visage. Il se mit en devoir d’analyser ses impressions.
Mais à ce moment une autre idée lui vint à l’esprit et il s’assit d’un bond. « Il n’est pas plus d’une heure, n’est-ce pas ? Père Temps !
— Il n’est que 11 heures. Ton petit déjeuner t’attend et tu as largement le temps.
— Merci, murmura-t-il.
— La douche est réglée et tes vêtements sont prêts. » Que pouvait-il dire ? « Merci », murmura-t-il encore.
Il évita son regard pendant qu’il mangeait. Elle était assise en face de lui, sans manger, son menton enfoui dans la paume d’une main, ses cheveux noirs ramenés sur le côté en une lourde torsade et ses cils d’une longueur incroyable.
Elle suivait chacun de ses gestes tandis qu’il gardait les yeux baissés, cherchant en lui le vif sentiment de honte qu’il aurait dû éprouver, pensait-il. « Où vas-tu à une heure ? demanda-t-elle.
— Jeu d’aéroballe, murmura-t-il. J’ai le ticket.
— Voilà les accessoires. Dire que j’ai manqué toute la saison à cause de ces trois mois escamotés, tu te rends compte. Qui gagnera la partie, Andrew ? »
Il se sentit pris d’une étrange faiblesse en s’entendant appeler par son prénom. Il secoua brusquement la tête et essaya de prendre un air austère. (Jadis, cela lui était très facile.)
— Mais tu dois le savoir. Tu as inspecté toute cette période, n’est-ce pas ? »
À dire vrai, il aurait dû se borner à une simple dénégation froide, mais il se laissa fléchir et expliqua : « J’avais une quantité considérable d’Espace-Temps à parcourir. Il m’est impossible d’avoir connaissance de petits faits précis tels que des résultats de jeux.
— Dis plutôt que tu ne veux pas me le dire. »
Harlan ne répondit pas. Il inséra la pointe de son couteau dans le petit fruit juteux et le porta à ses lèvres.
Au bout d’un moment, Noÿs reprit : « As-tu vu ce qui se passait dans cette zone temporelle avant ton arrivée ?
— Aucun détail, N… Noÿs. » (Il s’obligea à prononcer son nom.)
La fille dit doucement : « Ne nous as-tu pas vus ? Ne savais-tu pas depuis le début que… »
Harlan balbutia : « Non, non. Je ne pouvais pas me voir moi-même. Je ne suis pas dans la Réa… je ne suis pas ici jusqu’à ce que je vienne. Je ne peux pas t’expliquer. » Il était doublement bouleversé. D’abord du fait qu’elle ait parlé de ça. Ensuite, parce qu’il s’était presque oublié jusqu’à dire « Réalité », le mot que, plus que tout autre, il était interdit de prononcer dans toute conversation avec des Temporels.
Elle leva les sourcils et ses yeux s’arrondirent en une expression légèrement étonnée. « As-tu honte ?
— Ce que nous avons fait ensemble n’était pas convenable.
— Pourquoi ? » Et dans le contexte du 482e siècle, sa question était parfaitement innocente. « C’est défendu aux Éternels ? » Elle disait cela presque en plaisantant, du ton qu’elle aurait pris pour demander si les Éternels avaient le droit de manger.
« N’emploie pas ce mot, dit Harlan. Par le fait, ça nous est interdit, d’une certaine manière.
— Eh bien, dans ce cas, ne leur dis rien. J’en ferai autant. » Elle contourna la table et vint s’asseoir sur ses genoux et repoussa le plateau d’un souple mouvement de hanche.
L’espace d’un instant, il se raidit et esquissa un geste comme pour la repousser. Mais il ne put aller jusqu’au bout.
Elle se courba et l’embrassa sur les lèvres et plus rien ne lui parut honteux. Rien de ce qui concernait Noÿs et lui-même.
Il n’était pas certain du moment où il commença à faire ce qu’un Observateur, du point de vue éthique, ne devait pas faire. C’est-à-dire qu’il se mit à réfléchir sur la nature des problèmes concernant la Réalité de fait et le Changement de Réalité qui devait être mis au point.
Ce n’était ni les mœurs relâchées de l’époque, ni l’ectogenèse, ni le matriarcat qui inquiétait l’Éternité. Il en était déjà ainsi dans la Réalité précédente et le Comité Pan-temporel n’y avait rien trouvé à redire alors. Finge avait dit que c’était un problème fort délicat.
Le Changement devrait donc l’être également et il faudrait qu’il affecte le groupe que lui-même Observait. Tant de choses semblaient évidentes.
Il devrait inclure l’aristocratie, les possédants, les classes supérieures, les bénéficiaires du système.
Ce qui l’ennuyait, c’était que Noÿs serait très certainement mise en cause.