Harlan vacilla. Il croyait entendre encore la voix de Noÿs : Si j’étais rendue Éternelle…
Puis ses baisers.
Finge continua : « L’existence d’une telle superstition était difficile à croire, Harlan. C’était sans précédent. Cela faisait partie des erreurs comprises dans la marge d’incertitude, si bien qu’une vérification des Calculs concernant le précédent Changement ne donna aucun renseignement à ce sujet. Le Comité Pan-temporel désirait une preuve solide, une expérimentation directe. J’ai choisi Miss Lambent comme parfaitement représentative de sa classe. Je vous ai choisi comme second sujet… »
Harlan se dressa d’un bond : « Vous m’avez choisi, moi ! Comme sujet !
— Je suis désolé, dit Finge avec raideur, mais c’était nécessaire. Vous faisiez un très bon sujet. »
Harlan le regarda fixement.
Finge poussa la condescendance jusqu’à prendre un air confus devant ce regard muet : « Ne comprenez-vous pas ? Non, vous continuez à ne pas comprendre. Écoutez, Harlan, vous êtes un produit frigide de l’Éternité. Vous ne regardez jamais une femme. Vous considérez les femmes et tout ce qui les concerne comme contraire à l’éthique. Non, il y a un mot meilleur. Vous les considérez comme pécheresses. Cette attitude éclate dans tout ce que vous faites et pour n’importe quelle femme vous auriez le sex-appeal d’un maquereau mort depuis un mois. Pourtant, voilà que nous avons une femme, un beau produit mitonné d’une culture hédoniste, qui s’empresse de vous séduire lors de votre première soirée ensemble, mendiant pratiquement vos caresses. Ne comprenez-vous pas que cela est ridicule, impossible, à moins… eh bien, à moins que ce ne soit la confirmation de ce que nous cherchons. »
Harlan parvint péniblement à dire : « Vous avez dit qu’elle s’est vendue elle-même…
— Pourquoi cette expression ? Il n’y a pas de honte attachée au sexe dans ce siècle. La seule chose étrange est qu’elle vous ait choisi comme partenaire. Et ça, elle l’a fait pour vivre éternellement. C’est clair. »
Et Harlan, les bras dressés, les mains tendues comme des griffes, toute raison et tout sentiment abolis, se jeta instinctivement en avant dans le seul but de saisir Finge à la gorge et de l’étrangler.
Finge recula d’un bond. Il sortit un pistolet d’un geste rapide et mal assuré. « Ne me touchez pas. Arrière ! »
Harlan recouvra juste assez de lucidité pour bloquer son élan. Ses cheveux étaient emmêlés. Sa chemise était tachée de sueur. Ses narines pincées et blêmes laissaient passer une respiration sifflante.
Finge dit d’une voix altérée : « Je vous connais très bien, vous voyez, et j’ai pensé que votre réaction risquait d’être violente. Maintenant, je vais tirer s’il le faut. »
Harlan dit : « Sortez.
— C’est ce que je vais faire. Mais d’abord, vous allez m’écouter. Pour avoir attaqué un Calculateur, vous pouvez être déclassé, mais oublions cela. Vous comprendrez, toutefois, que je ne mentais pas. La Noÿs Lambent de la nouvelle Réalité, en mettant de côté toute autre considération, n’aura plus cette superstition. Tout le but du Changement aura été d’effacer toute trace de celle-ci. Et sans elle, Harlan – sa voix était presque un grognement – comment une femme comme Noÿs voudrait-elle d’un homme tel que vous ? »
Le petit Calculateur recula vers la porte d’entrée, l’arme toujours braquée.
Il s’arrêta pour dire, avec une sorte de gaieté sinistre : « Bien sûr, si elle était là maintenant, Harlan, si elle était là, vous pourriez jouir d’elle. Vous pourriez poursuivre votre liaison et la régulariser. Si elle était près de vous. Mais le Changement va se produire bientôt, Harlan, et après cela, vous ne l’aurez plus. Quel dommage, l’instant présent ne dure pas, même dans l’Éternité, n’est-ce pas, Harlan ? »
Harlan ne le regardait plus. Finge avait finalement gagné et il partait en décochant la flèche du Parthe. Harlan regardait sans le voir le bout de ses chaussures et, quand il leva les yeux, Finge était parti, depuis quelques secondes ou depuis un quart d’heure, il n’aurait su le dire.
Les heures avaient passé comme un cauchemar et Harlan se sentait pris au piège de ses propres pensées. Tout ce que Finge avait dit était si vrai, d’une vérité si évidente. Avec la lucidité de son esprit d’Observateur, Harlan voyait avec un certain recul les relations qu’il y avait eues entre Noÿs et lui et qui avaient été très brèves et inhabituelles, et elles prenaient une tout autre signification. Il ne s’agissait pas d’un engouement soudain. Comment avait-il pu croire une chose pareille ? Tomber amoureuse d’un homme comme lui ?
Bien sûr que non. Les larmes lui piquaient les yeux et il se sentait honteux. Il était tellement évident que tout avait été froidement calculé. La fille avait certains atouts physiques indéniables et aucun principe de morale pour l’empêcher d’en user. Aussi s’en servait-elle et cela n’avait rien à voir avec Andrew Harlan en tant qu’individu particulier. Il incarnait seulement l’idée erronée qu’elle se faisait de l’Éternité, avec ce que cela impliquait.
D’un geste machinal, les longs doigts d’Harlan caressèrent les volumes de sa petite bibliothèque. Il en prit un et l’ouvrit sans le voir.
Les lettres lui parurent brouillées. Les couleurs fanées des illustrations étaient des taches horribles et sans signification.
Pourquoi Finge avait-il pris la peine de lui dire tout cela ? Au sens le plus strict, il n’aurait pas dû le faire. Un Observateur, ou quiconque agissant comme Observateur, ne devait jamais connaître le but de son Observation. Cela l’éloignait par trop de son rôle idéal, celui d’un outil objectif, non humain.
C’était pour l’écraser, bien sûr ; pour prendre une revanche mesquine inspirée par la jalousie.
Harlan passa le doigt sur la page ouverte du magazine. Il se surprit à examiner une reproduction, d’un rouge agressif, d’un véhicule terrestre semblable autant aux véhicules caractéristiques du 45e, du 182e, du 584e et 590e siècle qu’à ceux des Temps Primitifs tardifs. C’était une sorte d’engin très commun avec un moteur à combustion interne. Dans l’Ère Primitive, la source d’énergie était un carburant provenant de la distillation du pétrole et du caoutchouc naturel entourait les roues. Bien entendu, dans aucun des siècles ultérieurs, il n’en était de même.
Harlan avait montré cela à Cooper. Il avait particulièrement insisté là-dessus et maintenant son esprit y revenait inconsciemment comme s’il cherchait à oublier l’instant présent. Des images sans rapport avec la situation venaient l’obséder comme pour le distraire de sa souffrance intérieure.
« Ces photos publicitaires, avait-il dit, nous en disent plus sur les Temps Primitifs que les prétendus articles de fond du même magazine. Les articles supposent une connaissance de base du monde dont ils parlent. On y trouve des termes que les auteurs ne jugeaient pas devoir expliquer. Qu’est-ce qu’une « balle de golf », par exemple ? »
Cooper avait de bonne grâce avoué son ignorance.
Harlan continua du ton didactique qu’il avait bien du mal à éviter en semblables circonstances : « Nous pourrions déduire que c’était une sorte de petite boule d’après certaines indications fournies par le contexte. Nous savons qu’on l’utilisait dans un jeu par le simple fait qu’elle est mentionnée dans un article portant en titre « Sport ». Nous pouvons même faire des déductions supplémentaires et dire qu’on tapait dessus avec une espèce de longue canne et que l’objet du jeu était d’amener la balle dans un trou du sol. Mais pourquoi se casser la tête avec des déductions et des raisonnements ? Regardez cette réclame ! Son but est seulement de pousser les lecteurs à acheter la balle, mais ce faisant, on nous présente une excellente reproduction grandeur nature de la balle, avec une coupe verticale pour montrer sa structure. »