Cooper, qui venait d’une ère où la publicité n’avait pas subi un développement aussi envahissant que dans les derniers siècles des Temps Primitifs, avait du mal à comprendre tout cela. « Ne trouvez-vous pas plutôt révoltant la façon dont ces gens entonnaient leurs propres louanges ? Qui pouvait être assez idiot pour croire les vantardises de quelqu’un sur ses propres produits ? En reconnaissait-il les défauts ? Est-ce qu’à un certain degré d’exagération il jugeait bon d’arrêter les frais ? »
Harlan, par le fait que la publicité se pratiquait sur une assez vaste échelle à son époque d’origine, leva des sourcils tolérants et se contenta de dire : « Il faudra que vous acceptiez la chose. Ça fait partie des mœurs du temps et nous n’intervenons jamais dans quelque culture que ce soit tant qu’elle ne porte pas préjudice, par tel ou tel de ses aspects, à l’Humanité considérée dans son ensemble. »
Mais l’esprit d’Harlan revint brusquement à l’instant présent et il se vit en train de regarder les réclames tapageuses du magazine. Il se demanda avec une soudaine excitation : les pensées qui venaient de lui traverser l’esprit étaient-elles vraiment sans rapport ? Ou était-il en train de trouver un moyen tortueux pour se tirer du mauvais pas où il était et pour rejoindre Noÿs ?
La publicité ! Un truc pour forcer ceux qui n’en avaient pas envie à suivre la norme. Était-il important pour un constructeur de véhicules que tel individu éprouvât un désir spontané pour son produit ? N’était-il pas tout aussi bien d’amener les gens au but (c’était le mot qui convenait) cherché en les incitant par un conditionnement venu de l’extérieur à désirer tel ou tel objet et en les persuadant d’agir en conséquence ? Dans ce cas, qu’est-ce que cela pouvait faire si Noÿs l’aimait par passion ou par calcul ? Qu’ils soient ensemble assez longtemps et elle se mettrait à l’aimer. Il la ferait l’aimer et, en définitive, ce qui comptait, c’était l’amour et non sa motivation. À présent, il regrettait de n’avoir pas lu quelques-uns de ces romans venus du Temps que Finge avait mentionnés avec mépris.
Il pensa soudain à une chose qui lui fit serrer les poings. Si Noÿs était venue à lui, Harlan, pour acquérir l’immortalité, cela ne pouvait signifier qu’une chose : c’est qu’elle n’avait pas encore rempli les conditions requises pour cela. Elle n’avait donc pas couché avec un Éternel auparavant. Et ses relations avec Finge n’avaient été rien de plus que celles de secrétaire à employeur. Autrement quel besoin aurait-elle eu d’Harlan ?
Pourtant Finge devait sûrement avoir essayé, il devait avoir tenté… (Harlan était incapable de poursuivre même dans le secret de son être.) Finge avait pu faire lui-même l’expérience de cette superstition. Il était impossible qu’il en soit autrement étant donné la tentation toujours présente que représentait Noÿs. Alors elle avait dû se refuser à lui. Il s’était donc servi d’Harlan et celui-ci avait réussi. C’est pour cette raison que Finge avait été amené à se venger par jalousie et à torturer Harlan en lui révélant que Noÿs avait agi par intérêt et qu’il ne pourrait jamais l’avoir.
Pourtant, Noÿs avait refusé Finge malgré la vie éternelle comme enjeu et avait accepté Harlan. Elle avait au moins ce choix-là et elle l’avait fait en faveur d’Harlan. Aussi n’avait-elle pas agi uniquement par calcul. L’émotion jouait un rôle.
Ses pensées se brouillaient dans sa tête et devenaient incohérentes et Harlan sentait croître son exaltation de minute en minute.
Il devait l’avoir, et maintenant. Avant tout Changement de Réalité. Qu’est-ce que Finge lui avait dit avec ironie : L’instant présent ne dure pas, même dans l’Éternité.
Était-ce bien vrai, en fait ? Était-ce bien vrai ?
Harlan savait exactement ce qu’il devait faire. Les reproches sarcastiques et irrités de Finge l’avaient piqué et mis dans un état d’esprit tel qu’il était prêt au crime et la raillerie finale de Finge lui avait, à tout le moins, inspiré la nature de l’acte qu’il devait commettre.
Il n’avait pas perdu un moment après cela. Ce fut avec une excitation presque joyeuse qu’il quitta son appartement d’un pas hâtif, pour commettre un crime majeur contre l’Éternité.
8
LE CRIME
Personne ne lui avait posé de question. Personne ne l’avait arrêté. Il y avait du moins cet avantage dans l’isolement social d’un technicien. Il utilisa la cabine jusqu’à une issue temporelle et en actionna les commandes. Il y avait évidemment le risque de voir arriver quelqu’un pour une mission légitime et qu’il s’étonne que la porte soit en service. Il hésita, puis décida d’apposer son sceau à la plaque de contrôle. Une porte scellée attirerait peu l’attention. Une porte non scellée et en service serait un mystère sans pareil.
Bien sûr, ce pouvait être Finge qui tomberait sur la porte. Il devait en prendre le risque.
Noÿs se tenait toujours debout comme il l’avait laissée. Des heures pénibles (des physio-heures) s’étaient écoulées depuis qu’Harlan avait laissé le 482e siècle pour une Éternité solitaire, mais il revenait maintenant au moment même, à quelques secondes près, où il était parti. Pas un cheveu de la tête de Noÿs n’avait bougé.
Elle eut l’air effrayée : « Avez-vous oublié quelque chose Harlan ? »
Harlan la regarda d’un air avide, mais ne fit aucun mouvement pour la toucher. Il se souvenait des paroles de Finge et il n’osait pas risquer d’être repoussé. Il dit d’un ton froid : « Il faut que vous fassiez ce que je dis. »
Elle dit : « Mais alors, il y a quelque chose qui ne va pas ? Vous venez de partir il n’y a pas une minute.
— Ne vous inquiétez pas », dit Harlan. C’était tout ce qu’il pouvait faire pour s’empêcher de prendre sa main, essayer de la calmer. Au lieu de cela, il parla durement. C’était comme si quelque démon le forçait à faire tout de travers. Pourquoi était-il revenu dès son premier moment de libre ? Il ne faisait que la troubler par son retour presque instantané après son départ.
(Il connaissait la réponse à cela, en réalité. Le diagramme spatio-temporel lui avait accordé une marge de sécurité de deux jours. Les premières heures de ce laps de temps étaient les moins exposées et celles qui avaient le plus de chances de passer inaperçues.) Il avait eu envie tout naturellement d’en profiter le plus tôt possible. Il prenait malgré tout un risque idiot. Il aurait facilement pu commettre une erreur de calcul et revenir dans le Temps avant qu’il l’ait quitté, quelques physio-heures plus tôt. Que serait-il arrivé dans ce cas ? C’était une des premières règles qu’on lui avait apprises en tant qu’Observateur : une personne occupant deux points du même Temps dans la même Réalité court le risque de se rencontrer elle-même.
De toute façon, c’était une chose à éviter. Pourquoi ? Harlan savait qu’il ne désirait pas se rencontrer lui-même. Il ne désirait pas regarder dans les yeux un autre Harlan (antérieur ou ultérieur). Ce serait d’ailleurs un paradoxe et qu’est-ce que Twissell se plaisait à répéter ? « Il n’y a pas de paradoxes dans le Temps, mais seulement parce que le Temps évite délibérément les paradoxes. »
Pendant que ces pensées se bousculaient dans l’esprit d’Harlan, Noÿs le regardait de ses grands yeux lumineux.
Puis elle vint vers lui et posa des mains fraîches sur ses joues brûlantes et dit doucement : « Vous avez des ennuis. »
Son regard semblait à Harlan plein de gentillesse et de tendresse. Mais comment pouvait-il en être ainsi ? Elle avait ce qu’elle désirait. Que voulait-elle encore ? Il saisit ses poignets et dit d’une voix enrouée : « Voulez-vous venir avec moi ? Maintenant ? Sans poser aucune question ? En faisant exactement ce que je dis ?