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— Le dois-je ? demanda-t-elle.

— Vous le devez, Noÿs. C’est très important.

— Alors je vais venir. » Elle le dit comme une chose allant de soi, comme si on lui présentait chaque jour une telle requête et qu’elle acceptait toujours.

À la porte de la cabine, Noÿs hésita un instant, puis entra.

« Nous allons en avant, Noÿs, dit Harlan.

— Cela veut dire le futur, n’est-ce pas ? »

La cabine était déjà en train de ronronner doucement tandis qu’elle y entrait et elle était à peine assise qu’Harlan mettait discrètement le contact.

Elle ne montra aucun signe de nausée au début de cette indescriptible sensation de « mouvement » à travers le Temps. Il avait craint que cela ne lui arrive.

Elle était assise, là, tranquillement, si belle et si à son aise qu’il souffrait en la regardant et se moquait pas mal d’avoir, en emmenant une Temporelle dans l’Éternité sans autorisation, commis une trahison.

« Est-ce que le cadran indique le nombre d’années parcourues, Andrew ? demanda-t-elle.

— Les siècles.

— Vous voulez dire que nous sommes à mille ans dans l’avenir ? Déjà ?

— C’est bien ça.

— On n’en a pas l’impression.

— Je sais. »

Elle regarda autour d’elle. « Mais comment bougeons-nous ?

— Je n’en sais rien, Noÿs.

— Vous n’en savez rien !

— Il y a beaucoup de choses concernant l’Éternité qui sont difficiles à comprendre. »

Les chiffres défilaient sur le temporomètre. Ils allaient de plus en plus vite et ils ne formèrent bientôt plus qu’une image confuse. De son coude, Harlan avait poussé la vitesse au maximum. Peut-être l’énergie dépensée causait-elle quelque surprise aux techniciens des générateurs de puissance, mais il en doutait. Personne ne l’attendait dans l’Éternité quand il revint avec Noÿs, ce qui signifiait qu’il avait pratiquement gagné la partie. À présent, il ne lui restait plus qu’à emmener Noÿs en lieu sûr.

À nouveau, Harlan la regarda : « Les Éternels ne savent pas tout.

— Et je ne suis pas une Éternelle, murmura-t-elle, j’en sais si peu. »

Le pouls d’Harlan s’accéléra. Pas encore une Éternelle ? Mais Finge avait dit…

« Laisse tomber, se dit-il à lui-même. Laisse tomber. Elle vient avec toi. Elle te sourit. Que désires-tu de plus ? »

Mais il parla tout de même. « Vous pensez qu’un Éternel vit à jamais, n’est-ce pas ?

— Eh bien, on les appelle Éternels, non ? Et chacun sait qu’ils se désignent ainsi. » Elle lui fit un chaud sourire. « Mais ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ?

— Vous ne le pensez pas alors ?

— Après un certain temps passé dans l’Éternité, je ne l’ai plus pensé. Les gens ne parlaient pas comme s’ils vivaient éternellement et il y avait là des vieillards.

— Pourtant vous m’avez dit que j’étais immortel – cette nuit. »

Elle se rapprocha de lui sur la banquette, souriant toujours : « Je me disais : « Qui sait ? »

Il dit, sans parvenir tout à fait à effacer toute trace de tension dans sa voix : « Comment un Temporel fait-il pour devenir un Éternel ? »

Le sourire s’évanouit et était-ce un effet de son imagination ou une légère rougeur avait-elle envahi son visage ? « Pourquoi demandez-vous cela ? dit-elle.

— Pour savoir.

— C’est stupide. Je préférerais ne pas en parler. » Elle examina ses mains fines ; le vernis incolore de ses ongles étincelait dans la lumière atténuée de la cabine. Harlan pensa distraitement et tout à fait hors de propos que, dans une soirée mondaine, avec une légère touche d’ultra-violet dans l’éclairage mural, ces ongles auraient des reflets d’un vert léger ou d’un pourpre sombre, selon l’angle d’inclinaison de ses mains. Une fille intelligente comme l’était Noÿs pouvait produire une demi-douzaine de nuances et donner l’impression que chacune reflétait son humeur du moment. Bleu pour l’innocence, jaune vif pour le rire, violet pour la tristesse et écarlate pour la passion.

Il dit : « Pourquoi avez-vous fait l’amour avec moi ? »

Elle ramena ses cheveux en arrière d’un mouvement de tête et le regarda avec un visage pâle et grave. « Si vous devez le savoir, c’est en partie en vertu de la théorie selon laquelle une fille peut devenir une Éternelle de cette manière. Ça ne me déplairait pas de vivre à tout jamais.

— Je pensais que vous aviez dit ne pas y croire.

— Je n’y croyais pas, mais cela ne pouvait faire de mal à une fille de tenter sa chance. D’autant plus… »

Il la regardait d’un air sévère, essayant de cacher sa souffrance et sa déception derrière un regard glacé et désapprobateur s’inspirant du puritanisme de son époque d’origine. « Eh bien ?

— D’autant plus que, de toute façon, j’en avais envie.

— Vous aviez envie de faire l’amour avec moi ?

— Oui.

— Pourquoi moi ?

— Parce que vous me plaisiez. Parce que je vous trouvais drôle.

— Drôle ?

— Eh bien, bizarre, si vous aimez mieux. Vous faisiez de tels efforts pour ne pas me regarder, mais vous me regardiez quand même. Vous essayiez de me haïr et je pouvais voir que vous me désiriez. J’avais un peu pitié de vous, je crois.

— Pourquoi aviez-vous pitié de moi ? » Il sentait que ses joues étaient brûlantes.

« Parce que l’envie que vous aviez de moi vous tourmentait. C’est une chose si simple. Vous vous contentez de le demander à une fille. Il est si facile d’être gentil. Pourquoi souffrir ? »

Harlan hocha la tête. Les mœurs du 482e ! « Vous vous contentez de demander à une fille, murmura-t-il, c’est si simple. Il n’y a rien d’autre à faire.

— Il faut que la fille soit consentante, bien sûr. La plupart du temps, elle l’est, si elle n’est pas engagée ailleurs. Pourquoi pas ? C’est très simple. »

Ce fut au tour d’Harlan de baisser les yeux. Évidemment, c’était très simple. Et il n’y avait rien de mal à cela non plus. Pas au 482e siècle. Qui dans l’Éternité devait mieux le savoir ? Il serait un imbécile, un indécrottable et parfait imbécile s’il l’interrogeait sur ses précédentes aventures. Il pourrait aussi bien demander à une fille de sa propre époque si elle avait jamais mangé en présence d’un homme et comment elle avait osé.

Au lieu de cela, il dit humblement : « Et que pensez-vous de moi maintenant ?

— Que vous êtes très gentil, dit-elle doucement, et que si seulement vous vous détendiez… Ne souriez-vous jamais ?

— Il n’y a aucune raison de sourire, Noÿs.

— Je vous en prie. Je veux voir si vos joues prennent le pli qu’il faut. Voyons. » Elle mit les doigts sur les coins de sa bouche et appuya de chaque côté. Surpris, il rejeta la tête en arrière et ne put s’empêcher de sourire.

« Vous voyez, vos joues ne se sont même pas plissées. Vous êtes presque beau. Avec un peu de pratique – debout devant un miroir, souriant et en allumant une étincelle dans vos yeux –, je parierais que vous pourriez être réellement beau. »

Mais le sourire, qui dès le début avait été hésitant, s’effaça. « Nous sommes dans une mauvaise passe, non ? reprit Noÿs.

— Oui, Noÿs. Une très mauvaise passe.

— À cause de ce que nous avons fait ? Vous et moi ? Ce soir-là ?