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— Pas exactement.

— C’était ma faute, vous savez. Je le leur dirai, si vous le voulez.

— Jamais, dit Harlan avec énergie. Ne vous chargez d’aucune faute en tout ceci. Vous n’avez rien fait, rien dont vous puissiez vous sentir coupable. Il s’agit d’autre chose. »

Mal à l’aise, Noÿs regarda le temporomètre. « Où sommes-nous ? Je ne peux pas voir les chiffres.

— Quand sommes-nous ? » la corrigea machinalement Harlan. Il réduisit la vitesse et les chiffres apparurent.

Ses beaux yeux s’élargirent et les cils ressortirent sur la blancheur de sa peau. « Il n’y a pas d’erreur ? »

Harlan jeta un coup d’œil à l’indicateur. On y lisait 72 000. « Je suis sûr que c’est ça.

— Mais où allons-nous ?

— Vers quand allons-nous ? Loin dans le futur, dit-il d’un air sombre. Très loin, à une époque sûre. Où ils ne vous trouveront pas. »

En silence, ils regardèrent les chiffres défiler. En lui-même, Harlan ne cessait de se dire que la fille était innocente et l’accusation de Finge sans fondement. Elle avait avoué franchement ce qu’il y avait de vrai et elle avait admis, tout aussi franchement, la présence d’une attirance plus personnelle.

Il leva les yeux juste au moment où Noÿs changeait de position. Elle se dirigea de son côté, et d’un geste résolu, elle arrêta la cabine ; la décélération temporelle leur causa une impression très désagréable.

Harlan avala sa salive et ferma les yeux, attendant que la nausée se dissipe. « Que se passe-t-il ? » demanda-t-il.

Elle était d’une pâleur mortelle et resta un instant sans répondre. Puis elle dit : « Je ne veux pas aller plus loin. Les chiffres sont si élevés ! »

Sur le temporomètre, on lisait : 111 394.

« Nous sommes assez loin », approuva-t-il.

Puis il tendit la main d’un air grave : « Venez, Noÿs. Ceci sera votre demeure pour un certain temps. »

Ils errèrent le long des couloirs de la station temporelle comme des enfants, la main dans la main. Dans les principaux, les lumières brillaient et les pièces obscures s’éclairaient dès qu’ils effleuraient un commutateur. L’air était frais et on y sentait passer comme un souffle qui, sans qu’on puisse parler de courant d’air, indiquait cependant la présence de ventilation.

Noÿs murmura : « Il n’y a personne ici ?

— Personne », dit Harlan, s’efforçant de parler d’une voix forte et assurée. Il désirait rompre le charme car il se trouvait dans un « Siècle Caché », mais finalement il ne fit entendre qu’un murmure.

Il ne savait même pas quel nom donner à un avenir aussi éloigné. L’appeler le cent onze mille trois cent quatre-vingt-quatorzième siècle était ridicule. Il faudrait dire simplement, en restant dans le vague, « le siècle cent mille ».

Il était absurde de s’occuper d’un pareil problème, mais maintenant que l’exaltation due au départ et à la distance parcourue avait disparu, il se retrouvait seul dans une région de l’Éternité où aucun pied humain ne s’était aventuré et il n’aimait pas cela. Il avait honte, doublement honte du fait que Noÿs était témoin, de ressentir un petit froid intérieur qui était un frisson d’appréhension. « Tout est net. Il n’y a pas un grain de poussière, dit Noÿs.

— Nettoyage automatique », répondit-il. Avec un effort qui lui parut déchirer les cordes vocales, il éleva la voix jusqu’à un niveau presque normal. « Mais il n’y a personne ici, tant vers l’avenir que vers le passé, tout au long de milliers et de milliers de siècles. »

Noÿs parut se faire à cette idée. « Et tout est aménagé ? Nous avons dépassé des entrepôts de vivres et une cinémathèque. L’avez-vous remarquée ?

— J’ai vu. Oh ! c’est entièrement équipé. Elles sont toutes entièrement équipées. Toutes les Sections.

— Mais pourquoi, si jamais personne ne vient ici ?

— C’est logique », dit Harlan. Le fait d’en parler enlevait à la situation un peu de son étrangeté. Dire à voix haute ce qu’il connaissait déjà en théorie donnerait aux choses un aspect plus concret, les ramènerait au niveau du vécu. Il reprit : « Tôt dans l’histoire de l’Éternité, aux alentours du 300e siècle, on inventa le duplicateur de masse. En avez-vous entendu parler ? En installant un champ de résonance, l’énergie pouvait être convertie en matière, les particules subatomiques s’ordonnant rigoureusement selon une structure identique, compte tenu du principe d’incertitude, à celle du modèle utilisé. On obtient ainsi une copie exacte de celui-ci.

« Nous autres, dans l’Éternité, nous avons réquisitionné l’appareil pour notre propre usage. À cette époque, il n’existait guère que cent Sections. Nous avions des plans d’expansion, bien sûr. « Dix nouvelles Sections par physio-année » était un des slogans d’alors. Le duplicateur de masse rendit tout cela inutile. Nous avons construit une nouvelle Section complète avec nourriture, énergie, eau, équipement automatique perfectionné, installé la machine et reproduit la Section une fois par siècle tout au long de l’Éternité. Je ne sais pas jusqu’où on est allé, à des millions de siècles probablement.

— Toutes sont comme celles-ci, Andrew ?

— Toutes sont exactement pareilles. Et à mesure que l’Éternité progresse, nous n’avons plus qu’à les occuper, adaptant la construction aux structures culturelles du siècle considéré. Les seuls ennuis que nous ayons, c’est lorsque nous tombons sur un siècle dont la technologie est basée sur l’utilisation de l’énergie. Nous, nous n’avons pas encore atteint cette Section. » (Inutile de lui dire que les Éternels ne pouvaient pas pénétrer dans le Temps à l’ère des Siècles Cachés. Quelle différence cela faisait-il ?)

Il lui lança un regard ; elle semblait désemparée. Il se hâta de dire : « Rien n’a été négligé dans la construction de ces Sections. Elles utilisent de l’énergie, rien de plus, et avec la nova sur laquelle on peut tirer… »

Elle l’interrompit : « Non. Je n’arrive pas à me souvenir.

— Vous souvenir de quoi ?

— Vous avez dit que le duplicateur a été inventé dans les siècles 300. Nous ne l’avons pas au 482e siècle. Je ne me souviens pas avoir vu quoi que ce soit à son sujet dans l’histoire. »

Harlan devint pensif. Bien qu’il ne lui manquât que deux pouces pour être aussi grande que lui, il se sentit soudain d’une taille de géant en comparaison. Elle était un bébé, une enfant et il était un demi-dieu de l’Éternité qui devait l’instruire et l’amener avec précaution à la vérité.

Il dit : « Noÿs, mon petit, trouvons un endroit où nous asseoir et… et j’aurai quelque chose à vous expliquer. »

Le concept d’une Réalité variable, d’une Réalité qui n’était pas fixe, éternelle et inaltérable n’était pas de ceux que l’esprit humain pouvait assimiler comme en se jouant.

Au cours des réminiscences inconscientes du sommeil, parfois, Harlan se souvenait des premiers temps de son Noviciat et se rappelait ses efforts désespérés pour s’arracher à son siècle et au Temps.

Il fallait six mois au Novice moyen pour apprendre toute la vérité, pour découvrir qu’il ne pourrait jamais rentrer chez lui, littéralement parlant. Ce n’était pas seulement la loi de l’Éternité qui l’en empêchait, mais le fait déconcertant que sa demeure telle qu’il la connaissait pouvait très bien ne plus exister ou même, en un sens, n’avoir jamais existé.

Cela affectait les Novices différemment. Harlan se souvenait du visage soudain pâle et désemparé de Bonky Latourette le jour où l’Instructeur Yarrow leur avait finalement exposé, avec une précision ne laissant plus place au doute, tout ce qui concernait la Réalité.