— Pour moi, Andrew ? Pour moi ? »
Il ne leva pas les yeux vers les siens. « Non, Noÿs, pour moi-même. Je ne pourrais supporter de vous perdre.
— Et si nous sommes pris… » fit-elle.
Harlan connaissait la réponse à cela. Il connaissait la réponse depuis cet éclair d’intuition qu’il avait eu au 482e siècle, alors que Noÿs était endormie à ses côtés. Mais, même alors, il n’osait regarder en face l’effrayante vérité.
Il dit : « Je ne crains personne. J’ai des moyens de me protéger moi-même. Ils n’imaginent pas combien de choses je connais. »
9
INTERLUDE
Ce fut, à la considérer avec le recul du temps, une période idyllique qui suivit. Des centaines de choses prirent place dans ces physio-semaines et tout se confondit inextricablement dans la mémoire d’Harlan, tellement qu’il eut l’impression, par la suite, qu’elles avaient duré beaucoup plus longtemps qu’en réalité. Ses moments de plus grande joie furent évidemment les heures qu’il put passer auprès de Noÿs, et cela illumina tout le reste.
Premier Point : au 482e siècle, il empaqueta lentement ses effets personnels ; ses vêtements et ses films, la plupart de ses magazines de l’Époque Primitive reliés en volumes – qu’il avait si souvent et si amoureusement caressés. Il surveilla anxieusement leur retour à sa station permanente du 575e siècle.
Finge était auprès de lui tandis que le dernier paquet était hissé à bord de la cabine de fret par des hommes du Service d’Entretien.
Finge dit, en termes d’une banalité voulue : « Vous nous quittez, à ce que je vois. » Son sourire était si faible qu’on ne voyait de ses dents qu’une mince ligne blanche. Il avait les mains serrées derrière le dos et son petit corps replet se balançait en avant sur ses larges pieds.
Harlan ne regarda pas son supérieur. Il murmura un machinai « Oui, monsieur ».
Finge reprit : « Je ferai un rapport au Premier Calculateur Twissell sur la façon particulièrement satisfaisante dont vous avez accompli votre mission d’Observation au 482e siècle. »
Harlan ne parvint même pas à articuler un seul mot de remerciement. Il resta silencieux.
Finge continua, d’une voix soudain beaucoup plus basse : « Je ne mentionnerai pas, pour l’instant, votre récente tentative de violence contre moi. » Et bien qu’il gardât le sourire et que son regard restât aimable, on sentait en lui une sorte de satisfaction cruelle.
Harlan lui lança un regard pénétrant et dit : « Comme vous voudrez, Calculateur. »
Deuxième Point : il se réinstalla au 575e siècle.
Presque tout de suite, il rencontra Twissell. Il fut heureux de voir ce petit bonhomme au visage ridé de gnome. Il fut même heureux de voir le cylindre blanc coincé entre deux doigts tachés, que Twissell portait à ses lèvres d’un geste vif.
Harlan dit : « Calculateur. »
Twissell, sortant de son bureau, regarda un moment sans voir et sans reconnaître Harlan. Son visage était hagard et ses yeux louchaient de fatigue.
Il dit : « Ah ! Technicien Harlan. Vous en avez fini avec votre travail au 482e siècle ?
— Oui, monsieur. »
Le commentaire de Twissell fut étrange. Il regarda sa montre qui, comme toute montre de l’Éternité, était réglée sur le physio-temps, donnant le quantième aussi bien que l’heure du jour, et dit : « Sur des roulettes, mon garçon, sur des roulettes. Merveilleux. Merveilleux. »
Harlan sentit son cœur faire un petit bond. La dernière fois qu’il avait vu Twissell, il n’aurait pas été capable de percevoir le sens de cette remarque. Maintenant, il croyait qu’il le pouvait. Twissell était fatigué, sans cela il ne se serait peut-être pas laissé aller si loin. À moins que, conscient du caractère hermétique de sa remarque, il ne craignît pas d’en avoir trop dit.
Harlan demanda, d’un ton aussi détaché que possible pour éviter que sa question ait l’air d’avoir le moindre rapport avec ce que Twissell venait de dire : « Comment va mon Novice ?
— Très bien, très bien », fit distraitement Twissell qui, l’esprit ailleurs, n’écoutait qu’à moitié. Il tira une courte bouffée du tube de tabac qui se raccourcissait, alla jusqu’à saluer Harlan d’un bref signe de tête et se sauva.
Troisième Point : le Novice.
Il paraissait plus âgé. Il semblait y avoir plus de maturité en lui quand il tendit la main et dit : « Heureux de vous voir de retour, Harlan. »
Ou était-ce simplement que, Harlan l’ayant jusque-là toujours considéré comme un élève, il paraissait maintenant plus qu’un Novice ? Il semblait à présent un instrument gigantesque entre les mains des Éternels. Naturellement, cela ne laissa pas d’impressionner Harlan quelque peu.
Il essaya de ne pas le montrer. Ils étaient dans l’appartement d’Harlan et le Technicien avait retrouvé avec plaisir les surfaces de porcelaine crémeuse qui l’entouraient, heureux d’être sorti du décor surchargé et aux couleurs trop vives du 482e siècle. Quand il essayait d’associer le baroque échevelé du 482e avec Noÿs, il ne réussissait qu’à évoquer Finge. À Noÿs, il associait un demi-jour rose et satiné et, de façon étrange, l’austérité nue des Siècles Cachés.
Il parla d’un ton bref, presque comme s’il était anxieux de cacher ses pensées dangereuses : « Eh bien, Cooper, qu’a-t-on fait de vous pendant que j’étais loin ? »
Cooper rit, brossa du doigt sa moustache tombante et dit d’un air un peu embarrassé : « Des maths. Toujours des maths.
— Oui ? J’imagine que vous devez en connaître un bout sur la question maintenant ?
— Ça commence à venir.
— Comment ça se passe ?
— Jusqu’à présent, c’est supportable. Ça rentre assez facilement, vous savez. Ça me plaît. Mais maintenant, ils mettent vraiment le paquet. »
Harlan hocha la tête et éprouva une certaine satisfaction. « Les matrices du Champ Temporel et tout ça ? »
Mais Cooper, les joues un peu rouges, se tourna vers les volumes entassés sur les rayons et dit : « Revenons aux Primitifs. J’ai quelques questions à poser.
— Sur quoi ?
— La vie urbaine au 23e siècle. Plus particulièrement Los Angeles.
— Pourquoi Los Angeles ?
— C’est une ville intéressante, vous ne trouvez pas ?
— Certes, mais prenons le 21e siècle alors. Elle était à son apogée à cette époque.
— Oh ! essayons le 23e.
— Eh bien, pourquoi pas ? » fit Harlan.
Son visage était impassible, mais si on avait pu lire en lui, on y aurait vu une détermination farouche. Sa grandiose hypothèse, à laquelle il était arrivé intuitivement, était plus qu’une hypothèse. Tout s’imbriquait parfaitement.
Quatrième Point : Recherche en deux temps.
Pour lui-même d’abord. Chaque jour, il devrait soigneusement parcourir les rapports sur le bureau du Twissell. Ils concernaient les divers Changements de Réalité prévus ou suggérés. Des copies en parvenaient automatiquement à Twissell puisqu’il était membre du Comité Pan-temporel et Harlan savait qu’il n’en manquerait pas un. Il chercha d’abord le Changement prévu pour le 482e siècle. En second lieu, il chercha d’autres Changements, n’importe lesquels, susceptibles de présenter un défaut, une imperfection, quelque déviation du modèle idéal, qui risquaient de ne pas échapper à ses yeux entraînés de Technicien hors ligne.