Il éluda cette question avec un sentiment de malaise : « Je passerais au travers. » Puis s’animant un peu : « En outre, mon générateur de poignet me maintient dans le physio-temps de sorte qu’un Changement ne peut m’affecter, vous voyez. »
Noÿs soupira : « Je ne vois pas. Je me demande si j’y comprendrai jamais quelque chose.
— Ça n’a aucune importance. » Et Harlan se mit à lui expliquer et Noÿs écouta avec des yeux brillants qui ne révélaient jamais tout à fait si elle était vraiment intéressée ou amusée ou peut-être un peu des deux.
C’était une grande nouveauté dans la vie d’Harlan. Il avait quelqu’un à qui parler, quelqu’un avec qui discuter de sa vie, de ses actes et de ses pensées. C’était comme si elle avait été une partie de lui-même, mais une partie suffisamment distincte pour qu’il soit nécessaire d’utiliser la parole plutôt que la pensée pour communiquer. Et suffisamment distincte pour être capable de répondre de manière imprévue à partir de processus de pensée indépendants. Étrange, pensait Harlan, comme on pouvait Observer un phénomène social tel que la vie conjugale et cependant laisser échapper une vérité si capitale la concernant. Aurait-il pu prévoir, par exemple, que ce serait ces intermèdes passionnés que plus tard il associerait le moins souvent avec son idylle ?
Elle se pelotonna au creux de son bras et dit : « Et vos équations mathématiques, ça marche ? »
Harlan dit : « Vous voulez voir de quoi ça a l’air ?
— Ne me dites pas que vous vous promenez avec.
— Pourquoi pas ? Le voyage en cabine prend du temps. Inutile de le gaspiller. »
Il l’écarta, tira une petite visionneuse de sa poche, y inséra le film et sourit tendrement quand elle la porta à ses yeux.
Elle lui rendit l’appareil avec un hochement de tête. « Je n’ai jamais tant vu de fioritures. Je voudrais savoir lire votre Intertemporel Standard.
— En fait, dit Harlan, la plupart des fioritures dont vous parlez ne sont pas réellement de l’Intertemporel, mais des symboles mathématiques.
— Et vous les comprenez, n’est-ce pas ? »
Harlan détestait faire quoi que ce soit qui puisse atténuer la franche admiration qu’il y avait dans ses yeux, mais il fut obligé de dire : « Pas autant que je le voudrais. Pourtant, j’ai appris assez de maths pour faire ce que je souhaite. Je n’ai pas besoin de tout comprendre pour être capable de voir un trou dans un mur assez grand pour y faire passer une cabine pour le transport de matériel. »
Il lança la visionneuse en l’air, la rattrapa d’un geste prompt et la posa sur un coin de table.
Noÿs la suivit des yeux d’un air avide et une pensée soudaine traversa l’esprit d’Harlan.
« Père Temps ! Vous ne pouvez lire l’Intertemporel avec ça.
— Non. Bien sûr que non.
— Alors la bibliothèque de la Section ne vous servira à rien. Je n’y avais pas songé. Il vous faudrait vos propres films du 482e siècle. »
Elle dit rapidement : « Non, je n’en veux aucun.
— Vous les aurez, répliqua-t-il.
— Sincèrement, je n’en veux pas. Il est idiot de risquer…
— Vous les aurez ! »
Pour la dernière fois, il se tenait devant l’écran immatériel séparant l’Éternité de la demeure de Noÿs au 482e. Il avait pensé que la fois précédente serait la dernière. Le Changement était presque sur eux, maintenant, fait dont il n’avait pas prévenu Noÿs à cause du respect qu’il aurait eu pour les sentiments de n’importe qui, à plus forte raison quand il s’agissait de la femme qu’il aimait.
Pourtant, il s’était décidé sans peine à effectuer ce voyage supplémentaire. C’était en partie par bravade, pour briller devant Noÿs, qu’il allait lui chercher ses documents dans la gueule du loup ; par ailleurs, il éprouvait une folle envie de (quelle était l’expression en Langue Primitive ?) « de brûler la barbe au roi d’Espagne », si toutefois il pouvait désigner ainsi un Finge aux joues lisses.
Et puis il aurait également le plaisir de savourer une fois de plus l’atmosphère étrangement attirante qui entourait une maison condamnée.
Il l’avait sentie avant, quand il y était entré avec précaution pendant la marge de sécurité ménagée par le diagramme spatio-temporel. Il l’avait sentie en errant à travers ses pièces, récupérant les vêtements, les petits objets d’art, les vases curieux et les objets se trouvant sur la table de toilette de Noÿs.
Il y régnait le silence oppressant d’une Réalité condamnée, au-delà de la simple absence physique de bruit. Harlan n’avait aucun moyen de prévoir ce que serait son homologue dans une nouvelle Réalité. Ce pourrait être un petit pavillon de banlieue ou un appartement dans une rue de la ville. Ce pourrait être le néant, un terrain plein d’arbustes sauvages et rabougris remplaçant le jardin d’agrément au milieu duquel elle se dressait actuellement. Elle pouvait aussi, la chose était concevable, rester presque inchangée. Et (Harlan osa à peine envisager cette hypothèse) elle pourrait être habitée par l’homologue de Noÿs ou, bien entendu, ne pas l’être.
Pour Harlan, la maison était déjà un fantôme, un spectre prématuré qui avait commencé à hanter les lieux avant de mourir effectivement. Et parce que la maison, telle qu’elle était, signifiait beaucoup de choses pour lui, il découvrit qu’il était irrité de sa disparition et qu’il en portait le deuil.
Une fois seulement, en cinq voyages, un bruit était venu troubler le silence pendant qu’il rôdait. Il était alors dans la dépense et il remerciait le ciel que la technologie de cette réalité et de ce siècle eût fait passer de mode les domestiques et écarté ce problème. Il avait, il s’en souvenait, fait son choix parmi les boîtes de conserve et il était en train de se dire qu’il en avait assez pour un seul voyage et que Noÿs serait sans aucun doute heureuse de varier le menu nourrissant mais insipide de la Section désaffectée et de goûter à quelques-uns de ses plats habituels. Il se mit même à rire tout haut à la pensée que, peu de temps auparavant, il avait jugé son régime décadent.
Ce fut au milieu de cet éclat de rire qu’il entendit un claquement distinct. Son sang se glaça !
Le bruit était venu de quelque part derrière lui et, pendant les quelques secondes durant lesquelles il resta paralysé de frayeur, il pensa d’abord qu’il pouvait s’agir d’un cambrioleur, auquel cas les risques étaient relativement minces. Sa seconde pensée fut qu’il s’agissait d’un Éternel en tournée d’inspection, et là, le danger était plus grave.
Ce ne pouvait être un cambrioleur. La période considérée dans le diagramme spatio-temporel, y compris la marge de sécurité, avait été soigneusement sélectionnée parmi d’autres périodes semblables de la même zone temporelle à cause de l’absence de facteurs compliquant la situation. D’un autre côté, il avait introduit un micro-changement (peut-être pas tellement minime après tout) en retirant Noÿs.
Le cœur battant, il se força à se retourner. Il lui sembla que la porte qui était derrière lui venait de se refermer et qu’elle reculait encore d’un dernier millimètre avant de se confondre avec le mur.
Il réprima le geste instinctif qui le poussait à ouvrir cette porte, à passer la maison au peigne fin. Emportant les friandises de Noÿs, il retourna dans l’Éternité et attendit les répercussions pendant deux jours pleins avant de se risquer dans l’avenir lointain. Il n’y en eut pas et il finit par oublier l’incident.
Mais maintenant, tandis qu’il réglait les commandes pour entrer dans le Temps une dernière fois, il y repensa de nouveau. Ou peut-être était-ce la pensée du Changement, presque sur lui maintenant, qui le tracassait. Lorsque, plus tard, il réfléchit à cet instant, il pensa que c’était une de ces deux raisons qui l’avait amené à mal régler les commandes. Il ne voyait aucun autre motif à cela.