Tout d’abord, il y avait Noÿs.
Ils n’oseraient pas lui faire de mal, pensait-il fiévreusement. Ils ne pouvaient la renvoyer dans le Temps sans calculer d’abord l’effet que cela aurait sur la Réalité et ça prendrait des jours, probablement des semaines. Autre solution : ils pouvaient lui faire à elle ce que Finge avait menacé de lui faire à lui : la faire périr au cours d’un accident qu’on ne pourrait expliquer.
Il ne s’arrêta pas à cette éventualité. Il n’y avait aucune nécessité d’agir de manière aussi définitive. Ils ne prendraient pas le risque de mécontenter Harlan en agissant ainsi. (Dans la tranquillité d’une chambre à coucher noyée d’ombre et dans cette phase de demi-sommeil où les choses deviennent souvent étrangement disproportionnées dans la pensée, Harlan ne trouva rien de grotesque à sa certitude que le Comité Pan-temporel n’oserait pas risquer de mécontenter un Technicien.)
Bien sûr, il y avait des choses auxquelles une femme en captivité aurait pu servir. Une belle femme venant d’une Réalité hédoniste…
Harlan s’empressait de chasser cette pensée dès qu’elle revenait. C’était à la fois plus probable et plus inadmissible que la mort et il ne voulait ni de l’une ni de l’autre.
Il pensa à Twissell.
Le vieil homme avait quitté le 575e siècle. Où était-il durant ces heures où il aurait dû dormir ? Un vieil homme a besoin de sommeil. Harlan était certain de la réponse. Le Comité continuait à délibérer. À propos de Harlan. À propos de Noÿs sur ce qu’il fallait faire d’un Technicien indispensable auquel on n’osait pas toucher.
Harlan tiqua. Si Finge rapportait l’agression d’Harlan au cours de la soirée, cela n’influencerait nullement sur leurs délibérations. Ses crimes pouvaient difficilement être aggravés par cela. Il n’en serait pas moins indispensable.
Et Harlan n’était pas certain que Finge ferait état de l’incident. Le fait d’admettre qu’il avait été forcé de s’humilier devant un Technicien mettrait le Calculateur Assistant dans une position ridicule et Finge ne pouvait prendre ce risque.
Harlan pensa aux Techniciens en tant que corporation, ce que, ces temps derniers, il avait rarement fait. Sa propre position quelque peu anormale d’assistant de Twissell et de semi-Éducateur l’avait tenu beaucoup trop éloigné des autres Techniciens. Mais les Techniciens manquaient de solidarité de toute façon. Pourquoi en était-il ainsi ?
Devait-il traverser le 575e et le 482e en voyant rarement un Technicien et en parlant rarement avec ? Devaient-ils s’éviter même entre eux ? Devaient-ils se conduire comme s’ils acceptaient la situation où les mettaient les superstitions des autres ?
En imagination, il avait déjà arraché la capitulation du Comité en ce qui concernait Noÿs et maintenant, il exprimait d’autres revendications. On accorderait aux Techniciens une organisation à eux, des réunions régulières, plus d’amitié, un meilleur traitement de la part des autres.
Il se voyait finalement lui-même en héroïque révolutionnaire social, avec Noÿs à ses côtés, lorsqu’il sombra enfin dans un sommeil sans rêve…
Le vibreur de la porte le réveilla. Il bourdonnait à son oreille avec une impatience enrouée. Il rassembla ses idées jusqu’à ce qu’il soit en mesure de regarder la petite pendule à côté de son lit et gémit intérieurement.
Père Temps ! Après toutes ces émotions, il avait dormi trop longtemps.
Il parvint à atteindre le bouton situé près de son lit et le panneau d’observation devint transparent. Il ne reconnut pas le visage, mais qui que ce fût, celui-ci exprimait l’autorité.
Il ouvrit la porte et l’homme, qui portait l’insigne orange de l’Administration, entra.
« Technicien Andrew Harlan ?
— Oui, Administrateur ? Vous avez affaire avec moi ? » L’Administrateur ne sembla nullement gêné par l’agressivité marquée de la question. Il dit : « Vous avez un rendez-vous avec le Premier Calculateur Twissell ?
— Eh bien ?
— Je suis ici pour vous informer que vous êtes en retard. » Harlan le regarda fixement. « Qu’est-ce que tout ça veut dire ?
Vous n’êtes pas du 575e siècle, n’est-ce pas ?
— Ma station se trouve au 222e, répliqua l’autre d’un ton froid. Administrateur Assistant Arbut Lemm. Je suis chargé d’aplanir les difficultés et j’essaie d’éviter toute agitation superflue en annonçant moi-même les notifications officielles normalement transmises par la Communiplaque.
— Quelles difficultés ? Quelle agitation ? Qu’est-ce que tout ça veut dire ? Écoutez, j’ai déjà eu des entrevues avec Twissell. C’est mon supérieur. Ça n’implique aucune agitation. »
Un éclair de surprise passa sur le visage volontairement impassible jusque-là de l’Administrateur. « Vous n’avez pas été informé ?
— À quel propos ?
— Eh bien, qu’une sous-commission du Comité Pan-temporel se réunit ici au 575e siècle. Cet endroit, m’a-t-on dit, a été mis au courant il y a plusieurs heures.
— Et ils veulent me voir ? » En même temps qu’il demandait cela, Harlan pensa : « Bien sûr qu’ils veulent me voir. Pourquoi la réunion aurait-elle lieu si ce n’est à mon sujet ? »
Et il comprit l’amusement du Calculateur en Second la nuit précédente, devant l’appartement de Twissell. Le Calculateur connaissait le projet de réunion de la commission et cela l’avait amusé de penser qu’un Technicien était capable d’espérer voir Twissell à un tel moment. « Très amusant », pensa amèrement Harlan.
L’Administrateur répondit : « J’ai mes ordres. Je ne sais rien de plus. » Puis, toujours surpris : « Vous n’êtes au courant de rien ?
— Les Techniciens, dit Harlan d’un ton sarcastique, mènent une existence à part. »
Cinq membres du Comité en plus de Twissell ! Tous Premiers Calculateurs, tous Éternels depuis trente-cinq ans au moins.
Six semaines plus tôt, Harlan aurait été confus de l’honneur qui lui était fait de déjeuner avec un tel groupe et il serait resté muet de saisissement devant la somme de responsabilités et de puissance qu’ils représentaient. Ils lui auraient semblé deux fois plus grands que nature.
Mais maintenant, c’était pour lui des adversaires, pire mêmes des juges. Il n’avait pas le temps d’être impressionné. Il devait mettre au point son système de défense.
Ils ne devaient pas savoir qu’il était au courant que Noÿs était en leur pouvoir. Ils ne pouvaient pas le savoir à moins que Finge leur ait parlé de sa dernière rencontre avec Harlan. Dans la claire lumière du jour, cependant, il était plus que jamais convaincu que Finge n’était pas homme à diffuser publiquement le fait qu’il avait été rudoyé et insulté par un Technicien.
Il sembla donc opportun à Harlan de ne pas utiliser pour le moment cet avantage possible, de les laisser, eux, faire le premier pas, prononcer la première phrase qui engagerait le combat réel.
Ils ne semblaient pas pressés. Ils l’examinaient tranquillement par-dessus un déjeuner frugal, comme s’il avait été un spécimen intéressant étendu sur une surface énergétique et maintenu par des répulseurs de faible intensité. En désespoir de cause, Harlan baissa les yeux.
Il les connaissait tous de réputation et par les portraits tridimensionnels figurant dans les films d’orientation physio-mensuels. Les films coordonnaient les activités des différentes Sections de l’Éternité et étaient obligatoirement vus par tous les Éternels à partir du grade d’Observateur.
August Sennor, le chauve (même pas de sourcils ni de cils), était bien sûr celui qui accaparait le plus l’attention d’Harlan. D’abord, parce que l’aspect singulier de ces yeux sombres et fixes sous des paupières et un front nus ressortait beaucoup plus au naturel que sur l’écran tridimensionnel. Ensuite, parce qu’il était au courant de certains affrontements de points de vue entre Sennor et Twissell. Enfin, parce que Sennor ne se contentait pas d’observer Harlan. Il lui posait des questions d’une voix aiguë.