C’est avec des sentiments mêlés qu’Harlan les regarda partir. Quel avait été le but du déjeuner ? Et surtout pourquoi cette référence aux hommes qui se rencontrent eux-mêmes ? Ils n’avaient fait aucune mention de Noÿs. Étaient-ils là, alors, seulement pour l’étudier ? L’examiner de haut en bas et l’abandonner au jugement de Twissell ?
Twissell revint vers la table, vide maintenant de nourriture et de vaisselle. Il était seul avec Harlan à présent et presque comme pour symboliser cela, il tenait une nouvelle cigarette entre ses doigts.
« Et maintenant, au travail, Harlan. Nous avons beaucoup à faire », dit-il.
Mais Harlan ne voulait plus, ne pouvait plus attendre. Il dit d’un ton décidé : « Avant de faire quoi que ce soit, j’ai quelque chose à dire. »
Twissell eut l’air surpris. La peau de son visage se fronça autour de ses yeux éteints et il tassa pensivement la cendre au bout de sa cigarette.
Il dit : « Soit, parlez si vous voulez, mais d’abord asseyez-vous, asseyez-vous, mon garçon. »
Le Technicien Andrew Harlan ne s’assit pas. Il se mit à arpenter la pièce sans s’éloigner de la table, détachant nettement ses phrases pour les empêcher de bouillonner et de déborder de façon incohérente. Le Premier Calculateur Laban Twissell suivait de la tête, jaunie par l’âge comme une pomme de reinette, les grandes enjambées nerveuses de l’autre.
Harlan commença : « Depuis des semaines maintenant, je visionne des films sur l’histoire des mathématiques. Je consulte des livres de plusieurs Réalités du 575e siècle. Les Réalités n’ont pas beaucoup d’importance. Les mathématiques ne changent pas. Elles se développent toujours suivant le même processus. La façon dont les Réalités ont changé n’a pas d’importance non plus, l’histoire des mathématiques est restée à peu près la même. Les mathématiciens ont changé, certains ont fait des découvertes, mais les résultats finaux… Quoi qu’il en soit, je me suis fourré tout ça dans la tête. Est-ce que ça ne vous frappe pas ? »
Twissell fronça les sourcils et dit : « Drôle d’occupation pour un Technicien.
— Mais je ne suis pas un simple Technicien, dit Harlan. Vous le savez.
— Continuez », dit Twissell en regardant sa montre. Les doigts qui tenaient sa cigarette jouaient avec elle avec une nervosité inaccoutumée.
Harlan dit : « Il y avait un homme nommé Vikkor Mallansohn qui vivait au 24e siècle. C’était encore pendant l’Ère Primitive, comme vous le savez. Il est surtout connu pour avoir été le premier à construire un Champ Temporel. Cela signifie, bien sûr, qu’il avait inventé l’Éternité, puisque l’Éternité n’est qu’un Champ Temporel immense qui court-circuite le Temps ordinaire et qui est libéré des limitations du Temps ordinaire.
— Vous avez appris ça quand vous étiez Novice, mon garçon.
— Mais on ne m’a pas dit qu’il était impossible que Vikkor Mallansohn ait pu inventer le Champ Temporel au 24e siècle. Personne n’aurait pu. Les bases mathématiques n’en existaient pas. Les équations fondamentales de Lefebvre n’existaient pas ; elles ne pouvaient d’ailleurs exister avant les recherches de Jan Verdeer au 27e siècle. »
S’il y avait une chose par laquelle le Premier Calculateur Twissell pouvait exprimer un complet étonnement, c’était de laisser tomber sa cigarette C’est ce qui arriva. Même son sourire avait disparu.
Il dit : « Vous a-t-on appris les équations de Lefebvre, mon garçon ?
— Non. Et je ne prétends pas les comprendre. Mais elles sont nécessaires pour le Champ Temporel. J’ai appris ça. Et elles n’ont pas été découvertes avant le 27e. Je sais ça aussi. »
Twissell se pencha pour ramasser sa cigarette et la regarda d’un air de doute. « Et si Mallansohn était tombé sur le Champ. Et si c’était simplement une découverte empirique ? Il y en a eu beaucoup comme ça.
— J’y ai pensé. Mais lorsque le Champ fut inventé, il fallut trois siècles pour résoudre ses implications et lorsque cela fut terminé, il n’y avait plus moyen d’améliorer le Champ de Mallansohn. Ça ne pouvait pas être une coïncidence. De cent façons, le projet de Mallansohn montrait qu’il avait dû utiliser les équations de Lefebvre. S’il les connaissait ou s’il les avait développées sans les travaux de Verdeer, ce qui est impossible, pourquoi ne l’a-t-il pas dit ?
— Vous tenez à parler comme un mathématicien. Qui vous a dit tout cela ? répliqua Twissell.
— J’ai vu des films.
— C’est tout ?
— Et j’ai réfléchi.
— Sans formation mathématique poussée ? Je vous ai observé de près pendant des années, mon vieux, et je ne vous aurais pas cru ce talent particulier. Continuez.
— L’Éternité n’aurait jamais pu être établie sans la découverte par Mallansohn du Champ Temporel. Mallansohn n’aurait jamais pu effectuer cette découverte sans une connaissance des mathématiques qui existaient seulement dans le futur. C’est le premier point. Par ailleurs, ici, dans l’Éternité, en ce moment, il y a un Novice qui a été choisi pour être Éternel à rencontre de toutes les règles, puisqu’il avait dépassé la limite d’âge et qu’il était marié par-dessus le marché. Vous lui enseignez les mathématiques et la Sociologie Primitive. C’est le second point.
— Eh bien ?
— Je dis que votre intention est de lui faire remonter le Temps, je ne sais comment, en deçà du point limite, atteint par l’Éternité jusqu’au 24e siècle. Votre intention est que ce Novice, Cooper, apprenne les équations de Lefebvre à Mallansohn. Vous voyez bien, ajouta Harlan avec une excitation contenue, que ma qualité d’expert en ce qui concerne les Primitifs, et la connaissance que j’ai de cette qualité me donnent droit à un traitement spécial. Un traitement très spécial.
— Père Temps ! murmura Twissell.
— C’est vrai, n’est-ce pas ? Nous bouclons le cercle, avec mon aide. Sans ça… » Il laissa la phrase en suspens.
« Vous êtes très près de la vérité, dit Twissell. Cependant, je peux jurer qu’il n’y avait aucun indice… » Il s’absorba dans une méditation où ni Harlan ni le monde extérieur ne semblaient avoir de part.
Harlan dit vivement : « Seulement près de la vérité ? C’est la vérité même. » Il ne pouvait pas dire pourquoi il était si sûr de l’essentiel de ce qu’il avait dit, même mis à part le fait qu’il avait si désespérément voulu qu’il en fût ainsi.
Twissell dit : « Non, non, pas exactement la vérité. Le Novice Cooper ne remontera pas au 24e siècle pour apprendre quoi que ce soit à Mallansohn.
— Je ne vous crois pas.
— Mais vous devez. Vous devez voir combien tout ceci est important. J’ai besoin de votre collaboration pour l’achèvement de ce projet. Voyez-vous, Harlan, la situation constitue un cercle vicieux plus encore que vous l’imaginez. Beaucoup plus que ça, mon vieux. Le Novice Brinsley Sheridan Cooper est Vikkor Mallansohn lui-même ! »
12
LE DÉBUT DE L’ÉTERNITÉ
Harlan n’aurait pas pensé que rien de ce qu’aurait dit Twissell à ce moment-là pût le surprendre. Il avait tort. « Mallansohn. Il… », fit-il.
Twissell, ayant fumé sa cigarette jusqu’au bout, en sortit une autre et dit : « Oui, Mallansohn. Voulez-vous un rapide aperçu de la vie de Mallansohn ? Le voici. Il est né au 78e siècle, a passé quelque temps dans l’Éternité et est mort au 24e. »