La petite main de Twissell se posa légèrement sur le coude d’Harlan et son visage de gnome s’élargit en son sourire habituel tout entouré de rides. « Voyons, mon garçon, le physio-temps passe même pour nous et nous ne sommes pas encore complètement maîtres de nous-mêmes. Voulez-vous m’accompagner dans mon bureau ? »
Il montra le chemin et Harlan le suivit, sans bien faire attention aux portes qui s’ouvraient et aux rampes mobiles.
Il était en train d’intégrer la nouvelle information à son propre problème et à son plan d’action. Une fois passé le premier moment de désarroi, sa résolution s’affermit. Après tout, qu’est-ce que ça changeait, mis à part le fait que sa propre importance pour l’Éternité s’en trouvait accrue ainsi que sa valeur et que ses exigences avaient plus de chances d’être satisfaites et Noÿs de lui être rendue.
Noÿs !
Père Temps ! Ils ne devaient pas lui faire de mal ! Elle lui semblait la seule part réelle de sa vie. Toute l’Éternité à côté n’était qu’une fantaisie sans consistance et sans intérêt.
Quand il se trouva dans le bureau du Calculateur Twissell, il fut incapable de se rappeler clairement comment il avait fait pour parvenir jusque-là. Bien qu’il regardât autour de lui et essayât de se persuader de la réalité du lieu par la présence matérielle des objets qu’il contenait, il lui sembla qu’il s’agissait du décor d’un rêve qui aurait survécu à son utilité.
Le bureau de Twissell était une pièce vaste et nette comme un décor de porcelaine. Un des murs du bureau était encombré du sol au plafond et d’un mur à l’autre de micro-blocs ordinateurs qui, réunis, formaient le plus vaste Computaplex à usage privé de l’Éternité et, en fait, l’un des plus vastes qui soient. Le mur opposé disparaissait sous une masse de films de référence. Entre les deux, ce qui restait de la pièce n’était guère qu’un couloir occupé par un bureau, deux chaises, l’équipement d’enregistrement et de projection et un objet insolite dont la forme n’était pas familière à Harlan et dont l’usage n’apparut que lorsque Twissell y jeta les restes d’une cigarette.
Elle jeta un éclair silencieux et Twissell, avec son talent habituel de prestidigitateur, en tenait déjà une autre à la main.
Harlan pensa : « Venons-en au fait à présent. »
Il commença, d’une voix un peu trop haute et avec un peu trop de brutalité : « Il y a une fille au 482e… »
Twissell fronça les sourcils, agita vivement une main comme pour écarter une affaire déplaisante. « Je sais, je sais. Elle ne sera pas inquiétée, ni vous. Tout ira bien. J’y veillerai.
— Voulez-vous dire… ?
— Je vous dis que je suis au courant. Si vous en avez conçu quelque inquiétude, soyez à présent rassuré. »
Stupéfait, Harlan regarda le vieil homme en ouvrant de grands yeux. Était-ce là tout ? Bien qu’il eût longuement réfléchi à l’immensité de son pouvoir, il ne s’était pas attendu à une démonstration si évidente.
Mais Twissell n’avait pas fini de parler.
« Laissez-moi vous raconter une histoire », dit-il d’abord avec presque le ton qu’il aurait pris pour s’adresser à un Novice nouvellement instruit. « Je n’avais pas pensé que cela serait nécessaire, et peut-être ne l’est-ce pas encore, mais vos propres recherches et votre intuition le méritent. »
Il examina Harlan avec une expression railleuse et il poursuivit : « Vous savez, je n’arrive pas encore tout à fait à croire que vous ayez manigancé ça de vous-même.
« L’homme que l’Éternité connaît en général sous le nom de Vikkor Mallansohn a laissé le récit de sa vie lorsqu’il mourut. Ce n’était pas tout à fait un journal, pas tout à fait une biographie. C’était plutôt un guide, destiné aux Éternels qu’il savait devoir exister un jour. Il était enfermé dans un volume en stase temporelle qui ne pouvait être ouvert que par les Calculateurs de l’Éternité et qui, par conséquent, resta intact pendant trois siècles après sa mort, jusqu’à ce que l’Éternité fût établie et que le Premier Calculateur, Henry Wadsman, le premier des grands Éternels, l’ait ouvert. Le document a été transmis depuis, dans les meilleures conditions de sécurité, à toute une lignée de Premiers Calculateurs qui se termine avec moi. On le désigne sous le nom de mémoire de Mallansohn.
« Ce mémoire raconte l’histoire d’un homme nommé Brinsley Sheridan Cooper, né au 78e siècle, admis comme Novice dans l’Éternité à l’âge de vingt-trois ans, ayant été marié pendant un peu plus d’un an, mais n’ayant pas eu d’enfant jusqu’à présent.
« Après son entrée dans l’Éternité, Cooper fut instruit en mathématiques par un Calculateur nommé Laban Twissell et en Sociologie Primitive par un Technicien nommé Andrew Harlan. À la suite d’une formation approfondie dans ces deux disciplines, aussi bien que dans des matières telles que le génie temporel, il fut renvoyé au 24e siècle pour enseigner certaines techniques nécessaires à un savant Primitif nommé Vikkor Mallansohn.
« Une fois arrivé au 24e, il lui fallut un certain temps pour s’intégrer à la société de l’époque. En ceci, il profita beaucoup de la formation du Technicien Harlan et des conseils détaillés du Calculateur Twissell, qui paraissaient avoir une intuition peu banale de quelques-uns des problèmes auxquels il avait à faire face.
« Après deux ans écoulés, Cooper repéra un Vikkor Mallansohn, original vivant en ermite dans les forêts de Californie, sans relations et sans amis, mais doué d’un esprit hardi et sans préjugés. Cooper s’en fit peu à peu un ami, l’habitua progressivement à l’idée d’avoir rencontré un voyageur venu du futur et se mit à lui enseigner les mathématiques qu’il devait savoir.
« Avec le temps, Cooper adopta les habitudes de l’autre, apprit à assurer ses déplacements à l’aide d’un encombrant générateur à moteur Diesel doté d’un équipement électrique, qui les libérait de leur dépendance à l’égard des rayons d’énergie.
« Mais les progrès furent lents et Cooper découvrit qu’il n’était pas exactement ce qu’on pouvait appeler un pédagogue idéal. Mallansohn devint morose et refusa de coopérer, puis un beau jour mourut, d’une façon tout à fait imprévue, en tombant dans un canon de la contrée sauvage et montagneuse qu’ils habitaient. Cooper, après des semaines de désespoir, voyant échouer la tâche à laquelle il avait consacré sa vie – ce qui mettait en péril l’existence même de l’Éternité –, se lança dans une entreprise désespérée. Il ne fit pas de rapport sur la mort de Mallansohn. Au lieu de cela, il se mit patiemment à construire, à partir des matériaux dont il disposait, un Champ Temporel.
« Je n’entrerai pas dans les détails. Il réussit, malgré des difficultés et des obstacles sans nombre, et s’empara du générateur de l’Institut de Technologie de Californie, tout comme, des années auparavant, il avait attendu que le vrai Mallansohn le fasse.
« Vous connaissez l’histoire d’après vos propres études. Vous connaissez l’incrédulité et les rebuffades auxquelles il se heurta d’abord, sa période de mise en observation, sa fuite et la quasi-perte de son générateur, l’aide qu’il reçut de l’homme rencontré dans un restaurant et dont il ne sut jamais le nom, mais qui est maintenant un des héros de l’Éternité, et la démonstration finale pour le professeur Zimbalist au cours de laquelle une souris blanche se déplaça en avant et en arrière dans le Temps. Je ne vous fatiguerai pas avec tous ces détails.
« Cooper utilisa dans tout ceci le nom de Vikkor Mallansohn parce que cela lui donnait une base de départ et faisait de lui un authentique produit du 24e siècle. Le corps du véritable Mallansohn ne fut jamais retrouvé.