Harlan dit : « Cela a l’air d’une cabine de grande taille fermée en haut.
— Exactement. Vous avez raison. Vous avez trouvé. Venez à l’intérieur. »
Harlan suivit Twissell dans la sphère. Elle était assez grande pour contenir quatre ou cinq personnes, mais l’intérieur ne contenait absolument rien de particulier. Le plancher était lisse, la paroi courbe percée de deux ouvertures. C’était tout.
« Pas de système de commande ? demanda Harlan.
— Commande à distance », dit Twissell. Il passa la main sur la surface lisse de la paroi. « Double paroi. Un Champ Temporel autonome occupe tout l’espace intermédiaire. Cet appareil est une cabine qui n’est pas tributaire des puits de projection temporelle, mais qui peut remonter dans le Temps au-delà du point-limite de l’Éternité. Sa conception et sa réalisation ont été rendues possibles grâce à des indications précieuses du mémoire de Mallansohn. Venez avec moi. »
Le bloc de commande se trouvait dans un renfoncement de la vaste salle. Harlan y pénétra et examina d’un air sombre d’immenses barres omnibus.
Twissell dit : « Pouvez-vous m’entendre, mon garçon ? »
Harlan ouvrit de grands yeux et regarda autour de lui. Il ne s’était pas rendu compte que Twissell ne l’avait pas suivi à l’intérieur. Il se dirigea instinctivement vers le hublot et Twissell lui fit signe de la main. Harlan dit : « Je peux vous entendre, monsieur. Voulez-vous que je sorte ?
— Pas du tout. Vous êtes enfermé. »
Harlan bondit vers la porte et son estomac se noua en une crampe glacée. Twissell avait raison. Mais par le Temps, qu’est-ce que ça signifiait ?
Twissell reprit : « Vous serez soulagé d’apprendre que votre responsabilité est terminée. Vous vous faisiez du souci à ce propos ; vous posiez des questions anxieuses ; et je pense que je sais ce que vous vouliez dire. Il ne s’agit plus à présent de votre responsabilité, mais de la mienne seule. Malheureusement, nous devons vous garder dans la salle de contrôle puisqu’il est établi que vous étiez là et avez manipulé les commandes. Le mémoire de Mallansohn en porte mention. Cooper vous verra à travers le hublot et la question sera réglée.
« En outre, je vais vous demander d’établir le contact final selon les instructions que je vous donnerai. Si vous sentez que cela aussi est une trop grande responsabilité, vous pouvez vous détendre. Un second système de commande, en parallèle avec le vôtre, est confié à un autre homme. Si, pour une raison quelconque, vous êtes incapable d’actionner le dispositif, il le fera. En outre, j’interromprai la transmission radio venant de l’intérieur de la salle de contrôle. Vous serez à même de nous entendre, mais non de nous parler. Inutile d’avoir peur, par conséquent, que quelque exclamation involontaire venant de vous brise le cercle. »
Harlan regarda sans espoir par le hublot.
Twissell continua : « Cooper sera ici dans quelques instants et son voyage vers le Primitif aura lieu dans quelques physio-heures. Après cela, mon garçon, tout sera terminé et vous et moi nous serons libres. »
Saisi de vertige, Harlan avait l’impression d’étouffer et de vivre un cauchemar. Est-ce que Twissell l’avait trompé ? Tout ce qu’il avait fait avait-il eu pour seul but d’enfermer tranquillement Harlan dans une salle de contrôle ? Ayant appris que celui-ci connaissait sa propre importance, avait-il improvisé avec une intelligence diabolique, l’entraînant dans une conversation, endormant sa vigilance avec des mots, le menant ici, le menant là, attendant l’occasion favorable pour l’enfermer ?
Cette rapide et facile reddition au sujet de Noÿs. On ne lui fera pas de mal, avait dit Twissell. Tout ira parfaitement.
Comment avait-il pu croire cela ! S’ils ne lui faisaient pas de mal ou ne la touchaient pas, pourquoi la barrière temporelle bloquant les puits de projection au 100000e siècle ? Cela seul aurait suffi pour démasquer complètement Twissell.
Mais parce que lui (l’imbécile !) ne demandait qu’à le croire, il s’était laissé mener aveuglément à travers ces dernières physio-heures, s’était placé à l’intérieur d’une salle fermée où on n’avait plus besoin de lui, même pour établir le contact final.
D’un seul coup, il avait été dépouillé de son rôle essentiel. Les atouts qu’il avait en main avaient été proprement transformés en mauvaises cartes et Noÿs était définitivement perdue pour lui. Le châtiment qu’on lui réservait lui était indifférent. Noÿs était perdue pour lui définitivement.
Il ne lui était jamais venu à l’esprit que le projet était si près de sa fin. C’était là, bien entendu, ce qui avait réellement rendu sa défaite possible.
La voix de Twissell lui parvint assourdie : « Vous allez être coupé, maintenant, mon garçon. »
Harlan était seul, sans espoir, impuissant…
13
REMONTÉE DANS LE TEMPS AU-DELÀ DU POINT-LIMITE
Brinsley Cooper entra. L’excitation animait son fin visage et le rendait presque juvénile en dépit de l’épaisse moustache de Mallansohn qui couvrait sa lèvre supérieure.
(Harlan pouvait le voir à travers le hublot et l’entendre clairement par-dessus la radio de la pièce. Il pensa amèrement : « La moustache de Mallansohn ! Bien sûr ! »)
Cooper marcha vers Twissell. « Ils ne voulaient pas me laisser entrer, Calculateur.
— Très juste, dit celui-ci. Ils avaient leurs instructions.
— Maintenant, le moment est arrivé, malgré tout ? Je vais partir ?
— Bientôt.
— Et je reviendrai ? Je reverrai l’Éternité ? » Bien qu’il se tînt droit, il y avait une pointe d’incertitude dans sa voix.
(Dans la salle de contrôle, Harlan frappa rageusement de ses poings fermés la vitre renforcée du hublot, espérant parvenir à la briser pour crier : « Arrêtez ! Acceptez mes conditions ou je… » À quoi bon ?)
Cooper examina la pièce sans paraître s’apercevoir que Twissell s’était abstenu de répondre à sa question. Son regard tomba sur Harlan au hublot de la salle de contrôle.
Il agita vivement la main. « Technicien Harlan ! Venez. Je veux vous serrer la main avant de partir. »
Twissell s’interposa : « Pas maintenant, jeune homme, pas maintenant. Il est aux commandes.
— Ah ? fit Cooper. Il n’a pas l’air très à l’aise, on dirait.
— Je lui ai dit la véritable nature du projet. J’ai peur que cela suffise à rendre qui que ce soit nerveux, répliqua Twissell.
— Grand Temps ! oui ! Il y a maintenant des semaines que je suis au courant et je n’y suis pas encore habitué. » Il y avait presque une pointe d’hystérie dans son rire. « Je n’ai pas encore réussi à me mettre dans la tête que c’est réellement à moi de jouer. Je… je suis un peu effrayé.
— J’aurais de la peine à vous en blâmer.
— C’est mon estomac surtout, vous savez. C’est mon point faible. »
Twissell dit : « Allons, c’est tout naturel et ça passera. Quoi qu’il en soit, le moment de votre départ au niveau Intertemporel habituel a été fixé et il y a encore un certain nombre de détails à mettre au point. Par exemple, vous n’avez pas encore vu la cabine que vous allez utiliser. »
Pendant les deux heures qui suivirent, Harlan entendit tout, qu’ils fussent visibles ou non. Twissell chapitra Cooper d’une manière curieusement tendue et Harlan en connaissait la raison. Cooper était informé uniquement des points précis qu’il devait mentionner dans le mémoire de Mallansohn.
(Cercle complet. Cercle complet. Et aucun moyen pour Harlan de briser ce cercle en un seul et dernier défi, tel Samson détruisant le temple. Le cercle tourne en une ronde obsédante ; il tourne et tourne sans cesse.)