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Il pensa avec lassitude : « Qu’est-ce que ça peut faire ? Qu’est-ce que tout ça peut faire maintenant ? »

Twissell dit (Harlan l’entendit confusément) : « Laissez-moi vous dire maintenant que j’étais plus anxieux que je ne voulais l’admettre. Sennor disait que tout ça était impossible. Il affirmait avec insistance qu’il se passerait quelque chose qui l’empêcherait… Qu’y a-t-il ? »

Il s’était retourné en entendant le grognement bizarre d’Harlan.

Harlan secoua la tête et réussit à dire d’une voix étranglée : « Rien. »

Twissell n’insista pas et lui tourna le dos. On pouvait se demander s’il s’adressait à Harlan ou s’il parlait tout seul. On aurait dit qu’il se laissait aller à parler comme pour se libérer de plusieurs années d’anxiété refoulée.

« Sennor, dit-il, était sceptique. Nous avons discuté avec lui et essayé de le convaincre. Nous nous sommes servis des mathématiques et nous lui avons montré les résultats de générations de chercheurs qui nous ont précédés dans le physio-temps de l’Éternité. Il ne voulait rien entendre et présentait son point de vue en citant le paradoxe de l’homme qui se rencontre lui-même. Vous l’avez entendu en parler. C’est son argument favori.

« Nous connaissons notre propre futur, disait Sennor. Moi, Twissell, je savais par exemple que je survivrais, en dépit de mon grand âge, jusqu’à ce que Cooper fasse son voyage dans le passé au-delà du point-limite. Je connaissais d’autres détails de mon futur, les choses que je ferais.

« Impossible, disait-il. La Réalité doit changer pour corriger votre connaissance, même si cela implique que le cercle ne soit jamais bouclé et l’Éternité jamais établie.

Pourquoi raisonnait-il ainsi, je ne sais pas. Peut-être était-il sincère, peut-être n’était-ce pour lui qu’un jeu intellectuel, peut-être était-ce juste le désir de nous choquer tous avec un point de vue impopulaire. De toute façon, le projet avançait et certaines parties du mémoire commençaient à concorder avec les événements. Nous avons localisé Cooper, par exemple dans le siècle et la Réalité que le mémoire nous avait indiqués. Ce qui suffit à ruiner la thèse de Sennor, mais cela ne le troubla pas. À ce moment, il était déjà en train de s’intéresser à autre chose.

« Et pourtant, pourtant (il eut un petit rire, manifestement embarrassé, sans se rendre compte que sa cigarette se consumait en se rapprochant de ses doigts), vous saurez que je n’avais jamais l’esprit tout à fait tranquille. Quelque chose pouvait arriver. La Réalité dans laquelle l’Éternité était établie pouvait changer d’une certaine façon pour éviter ce que Sennor appelait un paradoxe. Elle aurait pu changer en une Réalité dans laquelle l’Éternité n’existerait pas. Quelquefois, dans l’obscurité d’une période de sommeil, quand je ne pouvais pas dormir, j’arrivais presque à me persuader qu’il en était bien ainsi… Et maintenant, tout est fini et je ris de moi-même comme d’un vieux fou. »

Harlan dit à mi-voix : « Le Calculateur Sennor avait raison. »

Twissell se retourna vivement : « Quoi ?

— Le projet a échoué. » L’esprit d’Harlan sortait des ténèbres (pour quoi et pour entrer où, il ne le savait pas très bien). « Le cercle n’est pas fermé.

— De quoi parlez-vous ? » Les mains séniles de Twissell s’abattirent sur les épaules d’Harlan avec une force surprenante, « Vous êtes malade, mon garçon. C’est la fatigue.

— Pas malade. Écœuré. De vous. De moi. Pas malade. La jauge. Regardez vous-même.

— La jauge ? » L’aiguille indiquait le 27e siècle, bloquée à l’extrémité droite. « Que s’est-il passé ? » La joie avait disparu de son visage. L’horreur l’avait remplacée.

Harlan reprit peu à peu ses esprits. « J’ai détruit le mécanisme de blocage et libéré la commande de poussée.

— Comment avez-vous pu…

— J’avais un fouet neuronique. Je l’ai démonté et j’ai utilisé en une seule décharge, comme avec une torche, l’énergie qui lui était fournie par sa micro-pile. Voilà ce qu’il en reste. » Il poussa du pied un petit amas de métal dans un coin.

Twissell ne comprenait pas. « Au 27e ? Vous voulez dire que Cooper est au 27e

— Je ne sais pas où il est, dit Harlan d’une voix sourde. J’ai abaissé la commande de poussée plus bas que le 24e siècle. Je ne sais pas jusqu’où. Je n’ai pas regardé. Puis je l’ai ramenée en arrière. Je n’ai pas regardé non plus. »

Twissell le regardait fixement, le visage livide, la lèvre inférieure tremblante.

« Je ne sais pas où il est maintenant, reprit Harlan. Il est perdu dans le Primitif. Le cercle est brisé. Je croyais que ce serait la fin de tout quand j’ai tout déclenché. Au temps zéro. C’est idiot. Nous devons attendre. Il va y avoir un moment, en physio-temps, où Cooper va réaliser qu’il est dans le mauvais siècle, où il va faire quelque chose de contraire au mémoire, où il… » Il s’interrompit brusquement, puis éclata d’un rire forcé et grinçant. « Qu’est-ce que ça change ? Ce n’est plus qu’une question de temps avant que Cooper ne brise définitivement le cercle. Il n’y a pas moyen de l’arrêter. Des minutes, des heures, des jours. Quelle différence ? Quand le sursis sera écoulé, il n’y aura plus d’Éternité. Vous m’entendez ? Ce sera la fin de l’Éternité. »

14

LE PREMIER CRIME

« Pourquoi ? Pourquoi ? »

Désemparé, Twissell reporta son regard sur le Technicien, ses yeux reflétant le même désarroi et le même sentiment d’impuissance que sa voix.

Harlan leva la tête. Il n’avait qu’un mot à dire : « Noÿs ! »

Twissell dit : « La femme que vous avez emmenée dans l’Éternité ? »

Harlan sourit amèrement et ne dit rien.

Twissell dit : « Qu’a-t-elle à voir avec ceci ? Grand Temps, je ne comprends pas, mon garçon.

— Qu’y a-t-il à comprendre ? » Harlan brûlait de détresse. « Pourquoi feignez-vous l’ignorance ? J’avais une femme. J’étais heureux et elle aussi. Nous ne faisions de tort à personne. Elle n’existait pas dans la nouvelle Réalité. Quelle différence cela aurait-il fait pour qui que ce soit ? »

Twissell essaya en vain de l’interrompre.

Harlan cria : « Mais il y a des lois dans l’Éternité, n’est-ce pas ? Je les connais toutes. Pour s’unir, il faut une autorisation ; pour s’unir, il faut faire des calculs ; pour s’unir, il faut un statut ; une union est une chose délicate. Que prépariez-vous pour Noÿs quand tout cela aurait été terminé ? Une place dans une fusée destinée à s’écraser ? Ou une position plus confortable comme patronne de lupanar pour Calculateurs méritants ? Vous ne ferez plus de projets à présent, je pense. »

Il acheva avec une sorte de désespoir et Twissell se dirigea rapidement vers la Communiplaque. Sa fonction de transmetteur avait évidemment été rétablie.

Le Calculateur cria dedans jusqu’à ce qu’il obtînt une réponse. Puis il dit : « Ici Twissell. Personne n’est autorisé à entrer ici. Personne. Personne. C’est bien compris ? Alors veillez-y. C’est valable pour tous les membres du Comité Pan-temporel. C’est valable pour eux tout particulièrement. »

Il se tourna vers Harlan et dit d’un ton préoccupé : « Ils m’obéiront parce que je suis âgé et membre du Comité depuis longtemps et parce qu’ils pensent que je suis bizarre et un peu maniaque. » Pendant un moment, il tomba dans un silence méditatif. Puis il demanda : « Pensez-vous que je sois bizarre ? » Et il tourna vivement son visage, ridé comme celui d’un singe, vers Harlan.