Harlan pensa : « Grand Temps, cet homme est fou ! Le choc l’a rendu fou. »
Il fit instinctivement un pas en arrière, effrayé à l’idée d’être enfermé avec un fou. Puis il se rassura. L’homme, aussi fou soit-il, était faible et même la folie se terminerait bientôt.
Bientôt ? Pourquoi pas tout de suite ? Qu’est-ce qui retardait la fin de l’Éternité ?
Twissell dit (il n’avait pas de cigarette à la main ; il ne fit aucun mouvement pour en prendre une) d’une voix tranquille et insinuante : « Vous ne m’avez pas répondu. Pensez-vous que je sois bizarre ? Je suppose que oui. Trop bizarre pour qu’on me parle. Si vous m’aviez considéré comme un ami et non comme un vieil homme fantasque, sujet à des sautes d’humeur et aux réactions imprévisibles, vous m’auriez parlé ouvertement de vos doutes. Vous n’auriez pas agi comme vous l’avez fait, pour rien au monde. »
Harlan fronça les sourcils. Cet homme pensait qu’Harlan était fou. Et voilà !
Il dit avec colère : « Mon action a été la bonne. Je suis tout à fait sain d’esprit.
— Je vous ai dit que la fille n’était pas en danger, rappelez-vous, rétorqua Twissell.
— J’ai été stupide de croire cela ne fût-ce qu’un instant.
J’ai été stupide de croire que le Comité se conduirait équitablement envers un Technicien.
— Qui vous a dit que le Comité savait quoi que ce soit de cela ?
— Finge était au courant et a envoyé un rapport à ce sujet au Comité.
— Et comment savez-vous cela ?
— Finge me l’a avoué sous la menace d’un fouet neuronique. Il a suffi d’un fouet pour abolir un état de fait qui n’avait rien de définitif.
— Le même fouet qui a fait cela ? » Twissell désigna le cadran de la jauge sur lequel on distinguait une goutte de métal fondu.
« Oui.
— Un fouet à usages multiples. » Puis d’un ton tranchant : « Savez-vous pourquoi Finge a porté l’affaire devant le Comité au lieu de s’en occuper lui-même ?
— Parce qu’il me haïssait et voulait être certain que je serais destitué. Il voulait Noÿs. »
Twissell dit : « Vous êtes naïf ! S’il avait désiré la fille, il aurait pu facilement arranger une liaison. Un Technicien n’aurait pas été un obstacle. L’homme me haïssait moi, mon garçon. » (Toujours pas de cigarette. Il avait l’air bizarre sans et le doigt taché qu’il posa sur sa poitrine en prononçant ce dernier pronom paraissait presque indécemment nu).
« Vous ?
— Il y a une chose, mon garçon, qu’on appelle la politique du Comité. Ce ne sont pas tous les Calculateurs qui sont nommés à ce dernier. Finge désirait en faire partie. C’est un ambitieux et il y tenait beaucoup. Je m’y suis opposé parce que je le jugeais émotionnellement instable. Par le Temps, je ne m’étais jamais rendu compte jusqu’à quel point j’avais raison… Écoutez, mon vieux. Il savait que vous étiez un de mes protégés. Il m’avait vu vous relever de vos fonctions d’Observateur et faire de vous un Technicien éprouvé. Il vous a vu travailler régulièrement pour moi. Quel meilleur moyen avait-il de m’atteindre et de détruire mon influence ? S’il pouvait prouver que mon Technicien préféré était coupable d’un terrible crime contre l’Éternité, cela rejaillirait sur moi. Cela pourrait m’obliger à démissionner du Comité Pan-temporel, et qui d’après vous deviendrait logiquement mon successeur ? »
Il porta ses mains vides à sa bouche et comme rien ne se produisit, il regarda d’un air déconcerté entre l’index et le pouce.
Harlan pensa : « Il n’est pas aussi calme qu’il essaie d’en donner l’impression. Ça lui est impossible. Mais pourquoi débite-t-il toutes ces sornettes maintenant ! Avec l’Éternité qui va disparaître ? »
Puis avec angoisse : « Mais pourquoi donc ne se termine-t-elle pas ? Maintenant ! »
Twissell reprit : « Quand je vous ai permis d’aller voir Finge tout récemment, je me doutais bien que c’était dangereux. Mais le mémoire de Mallansohn disait que vous étiez loin le dernier mois et il n’y avait aucun autre motif pour expliquer votre absence de façon naturelle. Par bonheur, Finge a commis une erreur.
— Comment cela ? » demanda Harlan avec lassitude. Au fond, peu lui importait, mais Twissell parlait, parlait, et il était plus facile de prendre part à la conversation que d’essayer de se boucher les oreilles.
Twissell répondit : « Finge a intitulé son rapport : « Conduite non professionnelle in re du Technicien Harlan. » Il jouait les Éternels fidèles, vous voyez, froids, impartiaux, méthodiques. Il laissait au Comité le soin de s’indigner et de me jeter ça à la figure. Malheureusement pour lui, il ne connaissait pas votre importance réelle. Il n’a pas compris que n’importe quel rapport vous concernant me serait immédiatement retransmis, à moins que son importance exceptionnelle n’apparaisse d’emblée dans la présentation même des choses.
— Vous ne m’avez jamais parlé de cela ?
— Comment le pouvais-je ? J’avais peur de faire quoi que ce soit qui risquerait de vous troubler dans l’état de crise provoqué par le projet en cours de réalisation. Je vous ai donné toutes les occasions de me présenter votre problème. »
Toutes les occasions ? La bouche d’Harlan fit une moue d’incrédulité, mais il se rappela alors le visage fatigué de Twissell sur l’Écran de Communication, lui demandant s’il n’avait rien à lui dire. C’était hier. Hier seulement.
Harlan secoua la tête, mais cette fois détourna le visage.
Twissell dit doucement : « J’ai compris du premier coup qu’il vous avait délibérément poussé à votre… coup de tête. »
Harlan leva les yeux. « Vous êtes au courant ?
— Cela vous surprend ? Je savais que Finge en avait après moi. Je le sais depuis longtemps. Je suis un vieil homme, mon petit. Je sais ces choses-là. Mais il existe des moyens de contrôler les gestes de Calculateurs douteux. Il y a des procédés défensifs, choisis dans telle ou telle Réalité, qui ne sont pas placés dans les musées. Il y en a qui ne sont connus que du seul Comité. »
Harlan pensa avec amertume au blocage temporel du 100000e siècle.
« D’après le rapport et d’après ce que je savais par ailleurs, il était facile de déduire ce qui devait arriver. »
Harlan demanda soudain : « Je suppose que Finge vous soupçonnait de l’espionner ?
— C’est fort possible. Je n’en serais pas surpris. » Harlan repensa à ses premiers jours avec Finge, quand Twissell avait montré pour la première fois son intérêt anormal pour le jeune Observateur. Finge n’avait rien su du projet Mallansohn et l’intervention de Twissell l’avait intrigué. « Avez-vous déjà rencontré le Premier Calculateur Twissell ? » avait-il demandé une fois et, en y repensant, Harlan se rappelait nettement l’inquiétude qui perçait sous la voix de l’homme. Dès ce moment, Finge devait avoir soupçonné Harlan d’être le bras droit de Twissell. Son hostilité et sa haine devaient avoir commencé dès cet instant.
Twissell parlait toujours : « Donc si vous étiez venu me trouver…
— Venu vous trouver ? cria Harlan. Et le Comité ?
— De tout le Comité, je suis le seul à savoir.
— Vous ne leur avez jamais rien dit ? » Harlan s’efforça de prendre un ton persifleur.
« Jamais. »
Harlan se sentit fiévreux. Ses vêtements l’étouffaient. Est-ce que ce cauchemar devait durer toujours ? Et ce bavardage idiot, sans aucun rapport avec la situation. Pour quelle raison ? Pourquoi ?
Pourquoi l’Éternité ne finissait-elle pas ? Pourquoi la grande paix de la non-Réalité ne les recouvrait-elle pas ? Grand Temps, qu’est-ce qui n’allait pas ?