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« Mais que pouvais-je faire à présent ?

« Je ne pouvais tuer l’enfant. La mère avait deux semaines à vivre. Laissons l’enfant vivre avec elle jusque-là, pensai-je. Deux semaines de bonheur, ce n’est pas une faveur exagérée à demander.

« La mère mourut comme prévu et de la manière prévue. Je restai dans sa chambre pendant tout le temps permis par le diagramme spatio-temporel, profondément affligé d’avoir attendu cette mort, en toute connaissance de cause, pendant plus d’un an. Dans mes bras, je tenais mon fils et le sien.

« Oui, je le laissai vivre. Pourquoi vous exclamez-vous ainsi ? Allez-vous me condamner, vous ?

« Vous ne pouvez pas savoir ce que cela représente de tenir un petit atome de votre propre vie dans vos bras. J’ai peut-être un Computaplex à la place de nerfs et des diagrammes spatio-temporels dans les veines, mais je sais ce que c’est.

« Je le laissai vivre. Je commis ce crime aussi. Je le confiai à un organisme approprié et j’y retournais quand je pouvais (dans la même séquence temporelle, à intervalles réguliers du physio-temps) pour effectuer les paiements nécessaires et pour voir l’enfant grandir.

« Deux années passèrent ainsi. Périodiquement, je vérifiai le Bio-diagramme de l’enfant pour voir s’il n’y avait pas de signes d’effets fâcheux sur la Réalité du moment à un degré de probabilité supérieur à 0,0001. L’enfant apprenait à marcher et à prononcer quelques mots. On ne lui apprenait pas à m’appeler « papa ». Je ne sais quelles suppositions les Temporels de cette institution pour enfants pouvaient faire à mon sujet. Ils prenaient leur argent et ne disaient rien.

« Puis, lorsque ces deux années furent écoulées, la nécessité d’un Changement incluant le 575e fut soudain portée devant le Comité Pan-temporel. J’avais été récemment promu Calculateur en Second et on me chargea de ce travail. C’était le premier Changement dont j’avais l’entière responsabilité.

« J’étais fier, bien sûr, mais aussi inquiet. Mon fils était un intrus dans la Réalité. On pouvait difficilement espérer qu’il avait des homologues. L’idée de son passage dans la non-existence m’attristait.

« Je travaillai sur le Changement et je me flatte d’avoir fait dès ce moment un travail sans défaut. Mon premier travail. Mais je succombai à une tentation. J’y succombai d’autant plus facilement que ça devenait alors une habitude pour moi. J’étais un criminel endurci, un habitué du crime. J’établis pour mon fils un nouveau Bio-diagramme en accord avec la nouvelle Réalité, certain de ce que je trouverais.

« Mais alors, pendant vingt-quatre heures, sans manger ni dormir, je restai dans mon bureau, m’acharnant sur le Bio-diagramme terminé, m’efforçant désespérément d’y trouver une erreur.

« Il n’y avait pas d’erreur.

« Le lendemain, gardant pour moi ma solution au Changement, j’établis un diagramme spatio-temporel, en utilisant une méthode plus qu’approximative (après tout, la Réalité n’allait plus durer longtemps), et je pénétrai dans le Temps en un point situé à plus de trente ans après la naissance de mon fils.

« Il avait trente-quatre ans, le même âge que moi. Je me présentai comme un parent éloigné et me servis de ma connaissance de la famille de sa mère. Il n’avait aucune connaissance de son père, il ne se souvenait pas de mes visites dans son enfance.

« Il était ingénieur en aéronautique. Le 575e siècle connaissait une demi-douzaine de façons de voyager dans l’air (comme c’est encore le cas dans la Réalité actuelle) et mon fils était un membre heureux de sa société où il avait bien réussi. Il était marié avec une fille passionnément amoureuse, mais il ne devait pas avoir d’enfant. Quant à la fille, elle ne se serait jamais mariée dans une Réalité où mon fils n’aurait pas existé. Je savais ça depuis le début. Je savais qu’il n’y aurait pas d’effet fâcheux sur la Réalité. Sans cela, je n’aurais pas pu me résoudre à laisser vivre l’enfant. Je ne suis pas complètement dépravé.

« Je passai la journée avec mon fils. Je lui parlai cérémonieusement, lui souris poliment et pris congé calmement quand le diagramme spatio-temporel l’exigea. Mais derrière ce comportement apparent, j’observai et enregistrai chacun de ses gestes, me remplissant de lui et essayant de vivre au moins une journée de cette Réalité qui, le lendemain (en physio-temps), n’existerait plus.

« J’avais très envie également d’aller voir ma femme une dernière fois, dans cette partie du Temps où elle vivait, mais il ne me restait plus une seule seconde de disponible. Je n’osai même pas entrer dans le Temps pour la voir sans être vu.

« Je retournai à l’Éternité et passai une dernière nuit horrible en m’escrimant inutilement contre ce qui devait arriver. Le lendemain matin, je remis mes calculs et mes suggestions concernant le Changement. »

La voix de Twissell avait baissé jusqu’au murmure et maintenant il s’était tu. Il était assis là, les épaules voûtées, les yeux fixés au sol entre ses pieds, croisant et décroisant lentement ses doigts.

Harlan, attendant vainement que le vieil homme prononçât une autre phrase, s’éclaircit la voix. Il se découvrait plein de compassion pour cet homme, le plaignant en dépit des nombreux crimes qu’il avait commis. Il dit : « Et c’est tout ? »

Twissell murmura : « Non. Le pire… le pire… c’est qu’il y avait un homologue de mon fils. Dans la nouvelle Réalité, il était… paraplégique depuis l’âge de quatre ans. Quarante-deux ans couché, dans des circonstances qui ne me permettaient pas de lui faire appliquer les techniques de régénération nerveuse du 900e siècle, ou même de lui ménager une fin d’existence sans souffrance.

« Cette nouvelle Réalité existe toujours. Mon fils y est toujours, dans sa propre séquence temporelle. C’est moi qui lui ai fait ça. C’est mon intelligence et mon Computaplex qui ont découvert cette nouvelle vie pour lui et c’est moi qui ai ordonné le Changement. J’ai commis de nombreux crimes pour lui et pour sa mère, mais cette dernière action, bien qu’elle s’accordât strictement avec mon serment d’Éternel, m’est toujours apparue comme mon grand crime, le crime. »

Il n’y avait rien à dire, et Harlan ne dit rien.

Twissell reprit : « Mais vous voyez maintenant pourquoi je comprends votre cas, pourquoi je consens à ce que vous gardiez cette jeune fille. Cela ne fera aucun tort à l’Éternité et, d’une certaine façon, ce serait une expiation pour mon crime. »

Et Harlan le croyait. D’un seul coup, il avait changé d’avis, il le croyait !

Il tomba à genoux et porta ses poings fermés à ses tempes. Il pencha la tête et se balança lentement tandis qu’un désespoir atroce le submergeait.

Il avait sacrifié l’Éternité et perdu Noÿs, alors que sans son désastre de Samson, il aurait pu sauver l’une et conserver l’autre.

15

RECHERCHES À TRAVERS LES SIÈCLES PRIMITIFS

Twissell secouait Harlan par les épaules. La voix du vieil homme prononçait son nom avec insistance.

« Harlan ! Harlan ! Pour le salut du Temps, homme ! »

Lentement, très lentement, Harlan émergea de l’abîme. « Qu’allons-nous faire ?

— Certainement pas cela. Pas désespérer. Pour commencer, écoutez-moi. Oubliez que vous êtes Technicien et essayez de considérer l’Éternité à travers les yeux d’un Calculateur. C’est une optique plus sophistiquée. Quand vous changez quelque chose dans le Temps et créez un Changement de Réalité, ce Changement peut prendre place immédiatement. Comment cela se fait-il ? »

Harlan dit d’une voix tremblante : « Parce que votre altération a rendu le Changement inévitable ?