Harlan était une fois de plus abasourdi presque autant par la facilité avec laquelle Twissell trouvait son chemin à travers la jungle de la logique temporelle que par les « paradoxes » du Temps. Il secoua la tête : « Je ne me souviens de rien de semblable.
— Bon. Alors où gardez-vous les piles de ce périodique ?
— Je me suis fait construire une bibliothèque spéciale au Deuxième Niveau, en me servant de la priorité de Cooper.
— Parfait, dit Twissell. Allons-y. Maintenant. »
Harlan regarda Twissell examiner curieusement les vieux volumes reliés de la bibliothèque, puis en prendre un. Ils étaient si vieux que le papier fragile devait être traité par des méthodes spéciales et ils craquaient entre les mains de Twissell qui ne les manipulait pas avec suffisamment de délicatesse.
Harlan fit la grimace. En d’autres circonstances, il aurait ordonné à Twissell de s’écarter des livres, tout Premier Calculateur qu’il était.
Le vieil homme parcourut les pages qui craquaient et ses lèvres formèrent silencieusement les mots archaïques. « C’est là l’anglais dont les linguistes parlent toujours, n’est-ce pas ? demanda-t-il en frappant une page.
— Oui. De l’anglais », marmonna Harlan.
Twissell remit le volume en place. « Lourd et encombrant. »
Harlan haussa les épaules. Bien sûr, la plupart des siècles de l’Éternité étaient des ères de films. Une minorité respectable était des ères d’enregistrement moléculaire. Pourtant, l’imprimerie et le papier n’étaient pas ignorés.
« Les livres n’exigent pas une technologie aussi coûteuse que les films », dit-il.
Twissell se frotta le menton. « Très juste. Alors, on commence ? »
Il prit un autre volume sur l’étagère, l’ouvrant au hasard et regardant la page avec une curieuse intensité.
Harlan pensa : « Est-ce que ce type s’imagine qu’il va trouver la solution par un coup de chance ? »
Il ne devait pas être loin de la vérité car Twissell, croisant le regard scrutateur d’Harlan, rougit et remit le livre en place.
Harlan prit le premier volume de 19,25 centisiècle et commença à tourner les pages d’un mouvement régulier. Seuls sa main droite et ses yeux bougeaient. Le reste de son corps gardait une attention raide.
À des intervalles qui lui semblaient durer des éternités, Harlan se levait en grognant pour prendre un autre volume. Tous deux profitaient alors de l’occasion pour boire un café, manger un sandwich ou prendre un instant de répit.
Harlan dit d’un ton décidé : « Il est inutile que vous restiez.
— Est-ce que je vous dérange ?
— Non.
— Alors je reste », murmura Twissell. De temps à autre, il se dirigeait vers les rayons de livres, examinant avec impuissance les reliures. Il fumait une cigarette après l’autre et les étincelles lui brûlaient parfois le bout des doigts, mais il n’y faisait pas attention.
Un physio-jour s’acheva.
Leur sommeil fut bref et entrecoupé. Vers le milieu de la matinée, entre deux volumes, Twissell s’attarda sur sa dernière goutte de café et dit : « Je me demande parfois pourquoi je n’ai pas jeté aux orties ma place de Calculateur après l’affaire de ma… vous savez. »
Harlan hocha la tête.
« J’en avais envie, continua le vieil homme. J’en avais envie. Pendant des physio-mois, j’ai souhaité désespérément qu’on ne me demande plus de m’occuper d’un Changement. Ça me rendait malade. Je commençais à me demander si les Changements étaient justes. Bizarre, les tours que la sensibilité peut vous jouer.
« Vous connaissez, vous, l’Histoire Primitive, Harlan. Vous savez à quoi elle ressemble. Sa Réalité se déroulait inconsciemment suivant la ligne de probabilité maximale. Si cette probabilité maximale comprenait une épidémie ou dix siècles d’économie basée sur l’esclavage, un arrêt dans les progrès technologiques ou même un… un… – voyons voir, quelque chose qui soit réellement mauvais – même une guerre atomique si cela avait été possible alors, eh bien, par le Temps, cela arrivait. Il n’y avait rien pour l’empêcher.
« Mais là où l’Éternité existe, cela a été arrêté. En allant vers le futur à partir du 28e siècle, des choses comme cela n’arrivent pas. Père Temps, nous avons élevé notre Réalité à un niveau de bien-être bien au-dessus de tout ce que les Temps Primitifs pouvaient imaginer ; à un niveau auquel, sans l’intervention de l’Éternité, il aurait été bien improbable qu’on atteigne. »
Harlan pensa avec un certain sentiment de honte : « Qu’est-il en train d’essayer de faire ? Me faire travailler plus dur ? Je fais de mon mieux. »
Twissell reprit : « Si nous ratons notre chance maintenant, l’Éternité disparaît, et probablement pendant tout le physio-temps. Et en un seul vaste Changement, toute la Réalité revient à une probabilité maximale avec, j’en suis convaincu, la guerre atomique et la fin de l’homme.
— Je ferais mieux de regarder le volume suivant », fit Harlan. Lors de la pause suivante, Twissell dit avec impuissance :
« Il y a tant à faire. N’y a-t-il pas un moyen plus rapide ?
— Trouvez-le, répliqua Harlan. Je pense quant à moi que je dois examiner chaque page séparément. Et en détail, qui plus est. Comment puis-je aller plus vite ? »
Méthodiquement, il tourna les pages. « À la fin, reprit-il, les lettres ont tendance à se brouiller et cela signifie qu’il est temps de dormir. » Un second physio-jour s’acheva.
À 22 h 22, en physio-temps Standard, du troisième physio-jour de ses recherches, Harlan examina une page avec un étonnement tranquille et dit : « Ça y est ! »
Twissell ne comprit pas tout de suite. « Quoi ? » fit-il.
Harlan leva les yeux, le visage déformé par l’étonnement. « Vous savez, je n’y croyais pas. Par le Temps, je n’y ai jamais vraiment cru, même quand vous débitiez votre tirade au sujet des périodiques d’information et des petites annonces. »
Twissell avait compris à présent : « Vous avez trouvé ! »
Il bondit vers le volume qu’Harlan tenait et voulut s’en emparer d’une main tremblante.
Harlan tint le livre hors de portée et le referma d’un coup sec. « Un instant. Vous ne le trouveriez pas, même si je vous montrais la page.
— Que faites-vous ? s’écria Twissell. Vous l’avez perdue !
— Pas du tout. Je sais où c’est. Mais d’abord…
— D’abord quoi ?
— Il y a un autre détail non résolu, Calculateur Twissell. Vous dites que je peux avoir Noÿs. Amenez-la-moi alors. Laissez-moi la voir. »
Twissell le regarda en ouvrant de grands yeux, sa mince chevelure blanche en bataille. « Est-ce que vous plaisantez ?
— Non, dit Harlan d’un ton sec. Je ne plaisante pas. Vous m’avez assuré que vous prendriez des mesures – est-ce que vous, vous plaisantez ? – Noÿs et moi, nous serions ensemble. Vous me l’avez promis.
— Oui, je l’ai promis. C’est une question réglée.
— Alors montrez-la-moi vivante, en bonne santé, saine et sauve.
— Mais je ne vous comprends pas. Je ne l’ai pas. Personne ne l’a. Elle est toujours dans le lointain avenir où Finge a déclaré qu’elle était. Personne ne l’a touchée. Grand Temps, je vous ai dit qu’elle était saine et sauve. »
Harlan regarda fixement le vieil homme et sa tension monta. Il dit, en s’étranglant : « Vous jouez sur les mots. D’accord, elle est dans l’avenir lointain, mais quel intérêt pour moi ? Abaissez la barrière au 100000e siècle…