— La quoi ?
— La barrière. La cabine ne peut pas la franchir.
— Vous ne m’en avez jamais rien dit, dit Twissell avec emportement.
— Je ne l’ai pas fait ? » dit Harlan stupéfait. N’avait-il rien dit ? Il y avait pensé assez souvent. N’en avait-il jamais dit un mot ? Il ne pouvait s’en souvenir à présent. Mais il serra les dents.
« D’accord, fit-il. Maintenant, je vous le dis. Abaissez-la.
— Mais la chose est impossible. Une barrière contre la cabine ? Une barrière temporelle ?
— Voulez-vous dire que vous n’en avez pas placé une ?
— Je n’en ai pas placé. Par le Temps, je le jure !
— Alors… alors… » Harlan se sentit pâlir. « Alors c’est le Comité qui l’a fait. Ils connaissent toute cette affaire et ils ont agi indépendamment de vous et… et il n’y a pas de Temps et de Réalité qui tiennent, ils peuvent toujours courir pour leur petite annonce et pour Cooper, pour Mallansohn et toute l’Éternité. Ils n’auront rien du tout. Rien du tout.
— Attendez ! Attendez ! » Twissell tira désespérément Harlan par le coude. « Gardez votre sang-froid. Réfléchissez, mon petit, réfléchissez. Le Comité n’a placé aucune barrière.
— Elle est là.
— Mais ils ne peuvent pas avoir placé une telle barrière. Personne ne l’a pu. C’est théoriquement impossible.
— Vous ne savez pas tout. Elle est là.
— J’en sais plus que n’importe qui au Comité et une telle chose est impossible.
— Mais elle est là.
— Dans ce cas… »
Et Harlan prit suffisamment conscience de ce qui l’entourait pour réaliser qu’il y avait une sorte de peur abjecte dans les yeux de Twissell ; une peur qui ne s’était pas trouvée là même quand il avait appris pour la première fois l’erreur de destination concernant Cooper et la fin imminente de l’Éternité.
16
LES SIÈCLES CACHÉS
Andrew Harlan regardait s’affairer les hommes d’un œil distrait. Ils l’ignoraient poliment parce qu’il était un Technicien. En temps ordinaire, lui-même les aurait ignorés un peu moins poliment parce que c’était des hommes du Service d’Entretien. Mais maintenant, il les regardait et, dans sa souffrance, il se prenait même à les envier. C’était du personnel de service du Département de la Déportation Intertemporelle en uniforme d’un gris terne, aux pattes d’épaules portant une flèche rouge à deux pointes sur fond noir. Ils utilisaient des générateurs de champ de force complexes pour tester le système de propulsion des cabines et pour voir jusqu’à quel point le transfert d’énergie s’effectuait sans encombre tout le long des puits de projection. Harlan pensait qu’ils avaient peu de connaissances théoriques en matière de « génie temporel », mais il était évident qu’ils avaient une vaste connaissance pratique du sujet.
Harlan n’avait pas appris grand-chose sur le Service d’Entretien quand il était Novice. Ou, pour être plus exact, il n’avait pas réellement désiré apprendre. Les Novices qui ne satisfaisaient pas aux épreuves étaient versés dans le Service d’Entretien. Cette « profession non spécialisée » (tel était l’euphémisme employé) était le symbole de l’échec et tout Novice évitait systématiquement le sujet.
À présent cependant, tandis qu’il regardait travailler ces « mécaniciens », Harlan s’aperçut qu’ils s’activaient sans nervosité, méthodiquement, et qu’ils semblaient raisonnablement heureux.
Pourquoi pas ? Ils étaient plus nombreux que les Spécialistes, « les vrais Éternels », dans la proportion de dix contre un. Ils vivaient selon une structure sociale qui leur était propre ; ils avaient des niveaux résidentiels qui leur étaient réservés et occupaient leurs loisirs à leur guise. Leur travail était fixé à tant d’heures par physio-jour et il n’y avait pas de pression sociale sur eux pour leur faire lier leurs activités de loisirs à leur profession. Ils avaient du temps, ce que les Spécialistes n’avaient pas, à consacrer à la littérature et aux chroniques filmées choisies dans les diverses Réalités.
C’était eux, après tout, qui avaient probablement les personnalités les plus équilibrées. Les Spécialistes, eux, avaient une existence tourmentée, fiévreuse, artificielle, en comparaison de la vie simple et régulière des gens du Service d’Entretien.
Le Service d’Entretien était le fondement de l’Éternité. Étrange qu’un fait aussi évident ne l’ait pas frappé plus tôt. Il s’occupait de l’importation de nourriture et d’eau venant du Temps, de l’élimination des déchets, du bon fonctionnement des centrales d’énergie. Il maintenait en état toute la machinerie de l’Éternité. Si tous les Spécialistes venaient à mourir d’une attaque à leur poste, le Service d’Entretien pourrait continuer à faire marcher l’Éternité indéfiniment. Par contre, si le Service d’Entretien venait à disparaître, les Spécialistes devraient abandonner l’Éternité en peu de jours ou mourir misérablement.
Les hommes du Service d’Entretien regrettaient-ils d’avoir quitté leurs époques d’origine ou de mener une vie sans femmes et sans enfants ? Le fait d’être à l’abri de la pauvreté, de la maladie et des Changements de Réalité était-il une compensation suffisante ? Leur demandait-on jamais leur avis en n’importe quel domaine de quelque importance ? Harlan sentait en lui un peu de l’ardeur du réformateur social.
Le Premier Calculateur Twissell interrompit ses réflexions en entrant en coup de vent, l’air encore plus égaré que lors de son départ, une heure plus tôt, alors que les réparateurs étaient déjà au travail.
Harlan pensa : « Comment tient-il le coup ? C’est un vieillard. »
Twissell jeta autour de lui un regard aigu d’oiseau de proie tandis que les hommes se redressaient automatiquement dans une attitude respectueuse.
« Qu’y a-t-il au sujet des puits de projection ? » demanda-t-il.
L’un des hommes répondit : « Aucune avarie, monsieur. La voie est libre, le flux énergétique passe normalement.
— Vous avez tout vérifié ?
— Oui, monsieur. Aussi loin dans l’avenir qu’il y a des stations intertemporelles.
— Bien, vous pouvez disposer », dit Twissell.
Il n’y avait pas à se méprendre sur la brusque insistance de son renvoi. Ils s’inclinèrent respectueusement, tournèrent les talons et se hâtèrent de sortir.
Twissell et Harlan étaient seuls dans les puits de projection.
Twissell se tourna vers lui. « Vous allez rester là. Je vous le demande. »
Harlan secoua la tête. « Je dois partir. »
Twissell reprit : « Comprenez-moi bien. Si quoi que ce soit arrive, vous savez encore comment trouver Cooper. Si quoi que ce soit vous arrive, que puis-je livré à moi-même ou que peut n’importe quel Éternel ou combinaison d’Éternels ? »
Harlan secoua de nouveau la tête.
Twissell glissa une cigarette entre ses lèvres. « Sennor se méfie. Il m’a convoqué plusieurs fois au cours des deux derniers physio-jours. Il veut savoir pourquoi je m’isole. Quand il découvrira que j’ai ordonné une révision complète du mécanisme des puits de projection… Je dois partir à présent, Harlan. Je ne puis m’attarder davantage.
— Je ne désire pas de délai. Je suis prêt.
— Vous insistez pour partir ?
— S’il n’y a pas de barrière, il n’y aura pas de danger. Même s’il y en a une, je suis déjà allé là-bas et j’en suis revenu. Que craignez-vous, Calculateur ?
— Je ne veux pas prendre de risques inutiles.