Pour le coup, Harlan se dressa, glacé d’horreur. « Ils ont Noÿs ?
— Je ne sais pas. C’est de la spéculation. Peut-être n’y a-t-il pas de barrière. Peut-être y avait-il quelque chose qui n’allait pas dans votre cab…
— Il y avait une barrière ! hurla Harlan. Quelle autre explication y a-t-il ? Pourquoi ne m’avez-vous pas dit cela avant ?
— Je n’y croyais pas, gémit Twissell. Je n’y crois toujours pas. Je n’aurais pas dû dire un mot de toutes ces élucubrations. Mes propres peurs – la question de Cooper – tout. Mais attendez seulement quelques minutes. »
Il désigna le temporomètre. La jauge indiquait qu’ils étaient entre le 95000e et le 96000e siècle.
La main sur les commandes, Twissell ralentit l’allure. Le 99000e était dépassé. Les mouvements de la jauge s’arrêtèrent. On pouvait lire les siècles un par un.
99726… 99727… 99728…
« Qu’allons-nous faire ? » murmura Harlan.
Twissell secoua la tête en un geste qui en disait long et qu’exprimait à la fois la patience et l’espoir, mais peut-être aussi l’impuissance.
99851… 99852… 99853…
Harlan se raidit dans l’attente du choc contre la barrière et pensa avec désespoir : « Est-ce que préserver l’Éternité serait le seul moyen de trouver le temps de résister aux créatures des Siècles Cachés ? Comment récupérer Noÿs autrement ? Il faut retourner en vitesse, en vitesse, jusqu’au 575e et travailler avec acharnement pour… »
99938… 99939… 99940…
Harlan retint sa respiration. Twissell ralentit encore la cabine, la laissa ramper. Elle répondit parfaitement aux commandes.
99984… 99985… 99986…
« Allez, allez, allez », dit Harlan dans un souffle sans se rendre compte s’il avait émis le moindre son.
99998… 99999… 100000… 100001… 100002…
Les chiffres augmentaient et les deux hommes les regardaient continuer à augmenter dans un silence paralysé.
Puis Twissell cria : « Il n’y a pas de barrière ! »
Et Harlan répondit : « Il y en avait une ! » Puis, avec angoisse : « Peut-être qu’ils la tiennent et n’ont plus besoin de barrière. »
111394e !
Harlan bondit hors de la cabine et éleva la voix. « Noÿs ! Noÿs ! » Les échos rebondirent sur les murs de la Section déserte en syncopes sonores.
Twissell, sortant plus calmement, appela le jeune homme : « Attendez, Harlan… »
Ce fut inutile. Harlan, courant comme un fou, se précipitait à travers les couloirs vers cette portion de la Section dont ils avaient fait une sorte de maison.
Il pensa vaguement à la possibilité de rencontrer un des « hommes évolués » de Twissell et, l’espace d’un instant, il eut un frisson. Mais cette impression fut bientôt balayée par son urgent besoin de trouver Noÿs.
« Noÿs ! »
Et tout à coup, si vite qu’elle fut dans ses bras avant qu’il soit sûr de l’avoir seulement vue, elle était là avec lui et ses bras l’entouraient et le serraient et sa joue était contre son épaule et sa chevelure sombre était douce contre son menton.
« Andrew ? » dit-elle, la voix assourdie par la pression de son corps. « Où étiez-vous ? Cela a duré des jours et je commençais à avoir peur. »
Harlan la tint à bout de bras, la fixant avec une sorte de solennité affamée. « Est-ce que vous allez bien ?
— Je vais très bien. Je pensais que quelque chose avait pu vous arriver. Je pensais… »
Elle s’interrompit, les yeux soudain emplis de terreur et haleta : « Andrew ! »
Harlan tourna vivement sur lui-même.
Ce n’était que Twissell, tout essoufflé.
Noÿs avait dû reprendre confiance en voyant l’expression d’Harlan. Elle dit d’un ton plus calme : « Le connaissez-vous, Andrew ? Tout va bien ? »
Il répondit : « Tout va bien. C’est mon supérieur, le Premier Calculateur Laban Twissell. Il a entendu parler de vous.
— Un Premier Calculateur ? » Noÿs s’écarta.
Twissell avança lentement. « Je veux vous aider, mon petit.
Je veux vous aider tous deux. Le Technicien a ma promesse, si seulement il voulait y croire.
— Je vous fais mes excuses, Calculateur », dit Harlan avec raideur et pas encore entièrement repentant.
« Vous êtes pardonné », répondit Twissell. Il tendit la main, prit celle, hésitante, de la jeune fille. « Dites-moi, mon petit, tout s’est-il bien passé pour vous ici ?
— Je me suis fait du souci.
— Il n’y a eu personne ici, depuis la dernière fois qu’Harlan vous a quittée ?
— N-non, monsieur.
— Absolument personne ? Rien ? »
Elle secoua la tête. Ses yeux sombres cherchèrent ceux d’Harlan. « Pourquoi me posez-vous cette question ?
— Pour rien, mon petit. Un cauchemar idiot. Venez, nous allons vous ramener au 575e siècle. »
De retour dans la cabine, Andrew Harlan tomba peu à peu dans un silence préoccupé et lourd d’angoisse. Il ne leva pas les yeux quand le 100000e siècle fut dépassé en direction du passé et que Twissell eut fait entendre un grognement de soulagement évident comme s’il s’était à moitié attendu à être coincé dans le futur. Andrew bougea à peine quand la main de Noÿs se glissa dans la sienne et il répondit à la pression de ses doigts de façon mécanique.
Noÿs dormait dans une autre pièce et à présent Twissell brûlait littéralement d’impatience.
« La petite annonce, mon garçon ! Vous avez votre femme. Ma part de l’accord est remplie. »
Silencieusement, encore perdu dans ses pensées, Harlan tourna les pages du volume sur le bureau. Il trouva la bonne.
« C’est assez simple, dit-il, mais c’est en anglais. Je vais vous le lire et ensuite vous le traduire. »
C’était une brève annonce dans le coin supérieur gauche de la page numéro 30. Sur une ligne irrégulière, en arrière-fond, se détachaient en lettres majuscules toutes simples les mots suivants :
Dessous, en lettres plus petites, on lisait : « Informations sur les investissements, B.P. 14, Denver, Colorado. »
Twissell écouta avec attention la traduction d’Harlan et fut visiblement déçu. « Qu’est-ce que le commerce ? Qu’entendent-ils par là ? demanda-t-il.
— Le marché des changes, dit Harlan impatiemment, un système par lequel le capital privé était investi dans les affaires. Mais le problème n’est pas là. Ne voyez-vous pas la ligne contre laquelle l’inscription est placée ?
— Si. Le nuage en forme de champignon de l’explosion d’une bombe A. C’est une chose qui attire l’attention. Qu’est-ce que ça signifie ? »
Harlan explosa : « Grand Temps, Calculateur, qu’est-ce qui vous arrive ? Regardez la date du magazine ? »
Il désigna la première ligne, juste à gauche du numéro de la page. On lisait 28 mars 1932.
Harlan reprit : « Cela n’a guère besoin de traduction. Les chiffres sont à peu près ceux de l’Intertemporel Standard et vous voyez que c’est le 19, 32e siècle. Ne savez-vous pas qu’à cette époque aucun être humain vivant n’avait vu de champignon atomique ? Personne ne pouvait le reproduire si exactement, sauf…