— Attendez, attendez. Ce n’est qu’un croquis », dit Twissell qui essayait de garder son calme. « La ressemblance avec le nuage en forme de champignon n’est peut-être qu’une coïncidence.
— Vous croyez ? Voulez-vous regarder de nouveau la formule ? » Les doigts d’Harlan soulignèrent les courtes lignes en anglais. « All the Talk Of the Market. « Mises côte à côte, les initiales forment le mot ATOM qui, en anglais, signifie atome. Est-ce là une coïncidence également ? C’est impossible.
« Ne voyez-vous pas, Calculateur, que cette petite annonce remplit les conditions que vous avez fixées vous-même ? Cela a immédiatement attiré mon attention. Cooper savait qu’un simple anachronisme suffirait. Par ailleurs, cela n’a aucune signification en soi, pas la moindre, pour tout individu du 19, 32e siècle.
« Aussi il doit s’agir de Cooper. C’est là son message. Nous avons la date, à une semaine près, d’un Centisiècle. Nous avons son adresse postale. Il ne reste plus qu’à aller le retrouver et je suis le seul qui ait assez de connaissance du Primitif pour pouvoir le faire.
— Et vous allez y aller ? » Le visage de Twissell brillait de soulagement et de bonheur.
« Je vais y aller – à une condition. » Twissell fronça les sourcils dans un soudain revirement d’émotion. « Encore des conditions ?
— La même condition. Je n’en ajoute pas de nouvelle. Noÿs doit être à l’abri. Elle doit venir avec moi. Je ne la laisserai pas en arrière.
— Vous ne me faites pas encore confiance ? En quoi ai-je manqué à ma promesse ? Que peut-il y avoir encore qui vous inquiète ?
— Une chose, Calculateur, dit Harlan gravement, une chose encore. Il y avait bel et bien une barrière au travers du 100000e siècle. Pourquoi ? C’est là ce qui m’inquiète encore. »
17
LE CERCLE QUI SE REFERME
Cela ne cessait de le tourmenter. C’était une obsession qui ne faisait que croître en lui à mesure que les jours de préparation s’écoulaient rapidement. Elle s’interposait entre lui et Twissell ; puis entre lui et Noÿs. Quand le jour du départ arriva, il s’en aperçut à peine.
Tout ce qu’il put faire, ce fut de montrer une ombre d’intérêt quand Twissell rentra d’une réunion du sous-Comité. « Comment ça s’est passé ? » demanda-t-il.
Twissell répondit d’un ton las : « Ce ne fut pas exactement la conversation la plus agréable que j’ai jamais eue. »
Harlan avait presque envie d’en rester là, mais après un instant de silence, il murmura : « Je suppose que vous n’avez rien dit de…
— Non, non, répondit Twissell d’un ton irrité. Je n’ai rien dit de la fille ou de votre rôle dans l’erreur de destination de Cooper. Ce fut une erreur malencontreuse, une faute mécanique. J’en ai pris l’entière responsabilité. »
La conscience d’Harlan, chargée comme elle l’était, fut encore capable d’accuser le coup. « Ça ne va pas arranger vos affaires. »
« Que peuvent-ils faire ? Ils doivent attendre que la correction soit faite avant de pouvoir me toucher. Si nous échouons, nous sommes tous au-delà du bien ou du mal. Si nous réussissons, le succès lui-même me protégera probablement. Et s’il ne le fait pas… » Le vieil homme haussa les épaules. « De toute façon, j’ai l’intention de me retirer ensuite de toute participation active aux affaires de l’Éternité. » Mais il tripota sa cigarette et s’en débarrassa avant qu’elle ne soit à moitié consumée.
Il soupira : « J’aurais préféré ne pas les mettre au courant de tout ceci, mais il n’y aurait pas eu moyen autrement d’utiliser la cabine spéciale pour d’autres voyages dans le passé au-delà du point-limite. »
Harlan se détourna. Ses pensées revenaient à nouveau vers les problèmes qui l’avaient obsédé pendant des jours et l’avaient rendu incapable de s’intéresser à autre chose. Il entendit vaguement la question que Twissell lui posa ensuite et ce n’est que lorsque celui-ci la répéta qu’il sursauta : « Pardon ? »
« Je dis : est-ce que votre femme est prête, mon garçon ? Sait-elle à quoi elle s’expose ?
— Elle est prête. Je lui ai tout dit.
— Comment a-t-elle pris la chose ?
— Quoi ?… Oh ! oui, euh, comme je m’y attendais. Elle n’a pas peur.
— Il reste moins de trois physio-heures maintenant.
— Je sais. »
Ce fut tout pour le moment et Harlan resta seul avec ses pensées. Il était parfaitement conscient de ce qu’il devait faire et il en était malade.
Le chargement de la cabine une fois fait et les instruments vérifiés, Harlan et Noÿs revêtirent un costume qui était à peu de choses près celui d’une zone urbanisée au début du 20e siècle.
Noÿs n’avait pas tout à fait suivi les instructions d’Harlan pour sa garde-robe en vertu d’un sentiment instinctif qui, disait-elle, était l’apanage des femmes en matière d’habillement et d’esthétique. Après mûre réflexion, elle fit son choix parmi les gravures publicitaires figurant dans les volumes appropriés de la collection d’Harlan et elle se fit apporter des articles – qu’elle examina minutieusement – d’une douzaine de siècles différents.
De temps en temps, elle disait à Harlan : « Qu’en pensez-vous ? »
Il haussait les épaules : « Si c’est une connaissance instinctive, je vous laisse juge. »
« C’est mauvais signe, Andrew, disait-elle, avec une gaieté qui ne sonnait pas tout à fait juste. Vous êtes trop influençable. Qu’est-ce qui ne va pas au juste ? Vous n’êtes pas vous-même. Ça fait plusieurs jours que ça dure.
— Je vais très bien », dit Harlan d’un ton machinal.
La première fois que Twissell les vit dans leur rôle d’indigènes du 20e siècle, il se risqua à prendre un ton badin : « Père Temps, dit-il, quels horribles costumes ils avaient dans le Primitif ! Et pourtant ils ne sauraient parvenir à dissimuler votre beauté… ma chère. »
Noÿs lui sourit chaudement et Harlan, qui était resté impassible et silencieux, fut forcé de reconnaître que la galanterie un peu poussiéreuse de Twissell n’était pas dénuée de fondement. Les vêtements de Noÿs l’enveloppaient sans accentuer ses formes comme c’était le cas habituellement. Son maquillage consistait seulement en taches de couleur toutes simples sur les lèvres et sur les joues et en une modification horrible de la ligne des sourcils. Son adorable chevelure (c’était là le pire) avait été coupée sans pitié. Et pourtant elle était belle.
Harlan lui-même s’accoutumait déjà à sa ceinture incommode, à l’empiècement trop ajusté qui le gênait sous les bras et à l’entrejambe et au gris souris de son vêtement terne au tissu râpeux. Porter d’étranges costumes pour s’adapter à un siècle n’était pas une chose nouvelle pour lui.
Twissell disait : « Ce que j’aurais voulu faire, c’était d’installer des commandes manuelles à l’intérieur de la cabine comme nous en avions discuté ensemble, mais ce n’est évidemment pas possible. Les ingénieurs doivent simplement avoir une source d’énergie assez puissante pour permettre le déplacement temporel et celle-ci n’est pas utilisable en dehors de l’Éternité. Une tension temporelle pendant votre séjour dans le Primitif, c’est tout ce qu’on peut installer. Toutefois, nous avons un levier de retour. »
Il les conduisit à l’intérieur de la cabine, se frayant un chemin au milieu des réserves entassées, et leur montra le doigt de métal qui faisait saillie et déparait à présent la surface lisse de la paroi intérieure de la cabine.