« Il s’agit d’un simple disjoncteur, dit-il. Au lieu de retourner automatiquement dans l’Éternité, la cabine restera indéfiniment dans le Primitif. Mais si vous dirigez le levier vers votre point de départ, vous reviendrez. Il y aura alors le problème du second et – du moins, je l’espère – dernier voyage…
— Un second voyage ? » demanda aussitôt Noÿs. Harlan intervint : « Je ne vous ai pas expliqué ça. Vous voyez, ce premier voyage est destiné surtout à déterminer le moment de l’arrivée de Cooper avec précision. Nous ne savons pas combien de Temps il y a entre son arrivée et la rédaction du message. Nous l’atteindrons par la boîte postale et nous essaierons de savoir, si possible, la minute exacte de son arrivée ou d’obtenir du moins le maximum de précision. Nous pourrons alors retourner à ce moment, plus quinze minutes pour permettre à la cabine d’avoir laissé Cooper… »
Twissell l’interrompit : « La cabine ne peut pas être au même endroit au même moment en deux points du physio-temps, vous comprenez. » Et il essaya de sourire.
Noÿs parut assimiler : « Je vois », dit-elle d’un ton pas très convaincu.
Twissell reprit : « Prendre Cooper au moment de son arrivée renversera tous les micro-changements. Le signal de la bombe A disparaîtra de nouveau et Cooper saura seulement que la cabine, qui avait disparu comme nous le lui avions annoncé, a réapparu de manière inattendue. Il ne saura pas qu’il était dans le mauvais siècle et on ne le lui dira pas. Nous lui dirons que nous avions oublié de lui donner certaines instructions vitales (il va falloir que nous en fabriquions) et nous pouvons seulement espérer qu’il accordera assez peu d’importance à la chose pour ne pas mentionner qu’il a été envoyé deux fois lorsqu’il rédigera son rapport. »
Noÿs fronça ses sourcils épilés : « C’est très compliqué.
— Oui. Malheureusement. » Il se frotta les mains et regarda les autres comme s’il conservait un doute caché. Puis il se redressa, prit une cigarette et manifesta même une certaine insouciance en disant : « Et maintenant, mon garçon, bonne chance. »
Twissell serra brièvement la main d’Harlan, salua Noÿs de la tête et sortit de la cabine.
« Partons-nous maintenant ? » demanda Noÿs à Harlan lorsqu’ils furent seuls.
« Dans quelques minutes », dit Harlan.
Il lui lança un regard de côté. Elle le regardait en souriant, sans crainte. Un instant, son propre cœur fut sensible à cela. Mais c’était l’émotion, non la raison, se dit-il, l’instinct, non la pensée. Il regarda ailleurs.
Le voyage ne fut rien ou presque rien ; aucune différence avec un voyage ordinaire en cabine. À mi-chemin, il y eut une sorte de choc interne qui était peut-être le point-limite du passé ou quelque chose de purement psychosomatique. C’était à peine sensible.
Puis ils arrivèrent dans le Primitif et sortirent dans un monde rocailleux et solitaire, éclairé par un splendide soleil d’après-midi. Un vent léger soufflait avec une pointe de fraîcheur et par-dessus tout régnait le silence.
D’énormes rochers nus gisaient en masses confuses, colorés de traînées mates par des composés du fer, du cuivre et du chrome. Harlan se sentait tout petit, écrasé par la grandeur de ce paysage sauvage et presque sans vie. L’Éternité, qui n’appartenait pas au monde de la matière, n’avait pas de soleil et seulement de l’air importé. Ses souvenirs de son temps d’origine étaient vagues. Ses Observations dans les différents siècles concernaient les hommes et leurs villes. Il n’avait jamais eu l’expérience de cela.
Noÿs lui toucha le coude.
« Andrew ! J’ai froid. »
Il se retourna vers elle en sursautant.
« Est-ce qu’on ne ferait pas mieux d’installer le Radiant ? demanda-t-elle.
— Oui. Dans la caverne de Cooper.
— Tu sais où elle est ?
— C’est ici, dit-il brièvement.
Il n’avait aucun doute à ce sujet. L’étude l’avait localisée et Cooper d’abord, lui ensuite, avaient été dirigés dessus.
Il ne doutait pas de la précision de l’orientation des voyages dans le Temps depuis l’époque de son Noviciat. Il se souvenait qu’alors il avait dit sérieusement, devant l’Éducateur Yarrow : « Mais la Terre tourne autour du Soleil et le Soleil tourne autour du Centre galactique et la Galaxie se déplace aussi. Si vous partez d’un point du Globe pour remonter une centaine d’années, vous serez dans l’espace vide car il faut cent ans à la Terre pour atteindre ce point. »
Et l’Éducateur Yarrow avait rétorqué : « Vous ne séparez pas le Temps de l’Espace. En vous déplaçant dans le Temps, vous suivez le déplacement de la Terre. Ou bien croyez-vous qu’un oiseau qui vole dans l’atmosphère s’engouffre dans l’espace parce que la Terre tourne autour du Soleil à trente kilomètres à la seconde et qu’il disparaît de la Création ? »
Il est hasardeux de raisonner par analogie, mais Harlan obtint par la suite une preuve plus rigoureuse et maintenant, après un voyage sans précédent dans le Primitif, il pouvait avoir confiance et ne ressentir aucune surprise en trouvant l’ouverture exactement où on lui avait dit qu’elle serait.
Il écarta le camouflage de pierres branlantes et de rochers et entra.
Il fouilla l’obscurité en se servant du rayon blanc de sa lampe presque comme d’un scalpel. Il balayait les parois, la voûte, le sol, chaque centimètre.
Noÿs, qui se tenait juste derrière lui, murmura : « Qu’est-ce que vous cherchez ?
— Quelque chose. N’importe quoi. »
Il trouva son quelque chose tout au fond de la grotte, sous la forme d’une pierre plate qui recouvrait des feuilles de papier verdâtres comme un presse-papier.
Harlan enleva la pierre et passa le pouce sur les feuilles.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda Noÿs.
— Des billets de banque. Un moyen d’échange. De l’argent.
— Vous saviez que c’était là ?
— Je ne savais rien. J’espérais seulement. »
Il suffisait d’utiliser la logique inductive de Twissell, de déterminer la cause par l’effet. L’Éternité existait, Cooper devait donc prendre des décisions correctes lui aussi. En supposant que le signal ferait venir Harlan à l’époque voulue, la caverne était évidemment un moyen de communication supplémentaire.
C’était encore mieux que ce qu’il aurait osé espérer. Plus d’une fois pendant la préparation de son voyage dans le Primitif, Harlan avait pensé que circuler dans une ville en n’ayant que de l’or à sa disposition entraînerait la suspicion et des pertes de temps.
Cooper s’en était occupé pour plus de sûreté, mais il avait eu le temps. Harlan soupesa le tas de billets. Cela avait dû prendre du temps pour en amasser autant. Il avait bien fait, ce jeune homme, merveilleusement bien fait.
Et le cercle se refermait !
Les vivres avaient été transportés dans la grotte, à la lueur de plus en plus, rougeoyante du soleil descendant à l’Ouest. La cabine avait été recouverte d’une pellicule réfléchissante diffuse qui la cacherait à tous les yeux sauf aux plus curieux et aux plus proches, mais Harlan avait un pistolet pour s’en charger si c’était nécessaire. Le Radiant était installé dans la grotte et son rayon était calé dans une crevasse, de telle sorte qu’ils avaient chaleur et lumière.
Dehors régnait une froide nuit de mars.
Noÿs examinait pensivement la surface lisse du paraboloïde tandis que le Radiant tournait doucement. « Andrew » quels sont vos projets ? demanda-t-elle.
— Demain matin, je partirai pour la ville la plus proche. Je sais où elle est – ou devrait être. » (Il revint à « est » dans son esprit. Il n’y aurait aucun ennui. De nouveau la logique de Twissell.)