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« Je viendrai avec vous, n’est-ce pas ? »

Il secoua la tête. « D’une part, vous ne parlez pas la langue et puis la randonnée sera assez difficile pour un seul. »

Noÿs avait l’air étrangement archaïque avec ses cheveux courts et la colère soudaine qui brilla dans ses yeux obligea Harlan à détourner son regard avec malaise.

Elle dit : « Je ne suis pas idiote, Andrew, c’est à peine si vous me parlez. Vous ne me regardez pas. Qu’y a-t-il ? Est-ce le puritanisme de votre époque d’origine qui reprend le dessus ? Avez-vous l’impression d’avoir trahi l’Éternité et m’en rendez-vous responsable ? Pensez-vous que je vous ai dévoyé ? Qu’y a-t-il ?

— Vous ne savez pas ce que je ressens, dit-il.

— Alors décrivez-le-moi. Vous feriez aussi bien. Vous n’aurez jamais une occasion aussi favorable que celle-ci. Éprouvez-vous de l’amour ? Pour moi ? Vous n’avez pu ou voulu m’utiliser comme bouc émissaire. Pourquoi m’avez-vous emmenée ici ? Dites-le-moi. Pourquoi ne pas m’avoir laissée dans l’éternité puisque je ne vous suis d’aucune utilité ici et puisqu’il semble que vous puissiez à peine supporter ma vue ? » Harlan murmura : « Il y a du danger.

— Allons, je vous en prie.

— C’est plus que du danger. C’est un cauchemar. Le cauchemar du Calculateur Twissell. C’est pendant notre dernière fuite panique dans l’avenir jusqu’aux Siècles Cachés qu’il m’a ouvert son cœur concernant ces Siècles. Il spéculait sur la possibilité de spécimens évolués de l’humanité, de nouvelles espèces, de surhommes peut-être, se cachant dans l’avenir lointain, évitant tout contact avec nous, complotant pour mettre fin à nos altérations de la Réalité. Il pensait que c’était eux qui avaient construit la barrière au travers du 10000e siècle. Puis nous vous avons trouvée et le Calculateur Twissell a abandonné son cauchemar. Il a décidé qu’il n’y avait jamais eu de barrière. Il est revenu au problème plus immédiat du sauvetage de l’Éternité.

« Mais moi, comprenez-vous, j’avais été contaminé par son cauchemar. J’avais fait l’expérience de la barrière, aussi je savais qu’elle existait. Aucun Éternel ne l’avait bâtie car Twissell disait qu’une telle chose était impossible sur le plan théorique. Peut-être les théories de l’Éternité n’allaient pas assez loin. La barrière était là. Quelqu’un l’avait construite. Ou quelque chose. »

« Bien sûr, continua-t-il pensivement, Twissell se trompait en plusieurs points. Il pensait que l’homme doit évoluer, mais il n’en est pas ainsi. La paléontologie n’est pas une des sciences qui intéressent les Éternels, mais elle intéressait les Primitifs tardifs, aussi l’ai-je étudiée un peu moi-même. Je connais au moins cela : les espèces évoluent seulement pour faire face aux pressions de nouveaux milieux. Dans un milieu stable, une espèce peut rester inchangée pendant des millions de siècles. L’homme primitif évoluait rapidement parce que son milieu était dur et changeant. Mais une fois que l’Humanité a appris à créer son propre milieu, elle en a créé un d’agréable et de stable et c’est pourquoi tout naturellement elle a cessé d’évoluer.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez », dit Noÿs qui ne paraissait pas le moins du monde adoucie, « et vous ne dites rien de nous et c’est de ça que je voulais parler. »

Harlan s’efforça de garder une apparence calme. « Alors, dit-il, pourquoi cette barrière au 100000e ? À quoi servait-elle ? On ne vous a pas fait de mal. Quelle autre signification pouvait-elle avoir ? Je me suis demandé : « Qu’est-il arrivé à cause de sa présence qui ne serait pas arrivé si elle avait été absente ? »

Il s’arrêta, regardant ses informes et lourdes bottes en cuir naturel. Il lui vint à l’esprit qu’il serait plus à son aise s’il les ôtait pour la nuit, mais pas maintenant, pas maintenant…

Il reprit : « Il n’y avait qu’une seule réponse à cette question. L’existence de cette barrière me fit revenir fou furieux vers le passé pour m’emparer d’un fouet neuronique afin d’attaquer Finge. J’étais dans un tel état d’excitation que je songeais à risquer l’Éternité pour vous récupérer et à mettre l’Éternité en pièces quand j’ai pensé que j’avais échoué. Vous comprenez ? »

Noÿs l’observa avec un mélange d’horreur et d’incrédulité. « Vous voulez dire que les gens de l’avenir voulaient que vous fassiez tout cela ? Que leur plan était tracé ?

— Oui. Ne me regardez pas ainsi. Oui. Et ne voyez-vous pas que ça change tout ? Aussi longtemps que j’agissais de mon propre chef, pour des raisons personnelles, j’étais prêt à accepter toutes les conséquences matérielles et spirituelles. Mais être trompé, être amené par ruse à agir, par des gens tenant et manipulant mes émotions comme si j’étais un Computaplex dans lequel il suffirait d’insérer les fiches perforées appropriées… »

Harlan se rendit soudain compte qu’il criait et s’arrêta brusquement. Il laissa passer quelques instants, puis reprit : « Cela est impossible à accepter. Il faut que je défasse ce que j’ai fait comme une marionnette. Et quand je l’aurai défait, je serai en mesure de me reposer de nouveau. »

Et il le ferait – peut-être. Il sentait se dessiner la venue d’un triomphe impersonnel, dissocié de la tragédie personnelle qui s’étendait derrière et devant. Le cercle se refermait !

La main de Noÿs s’avança avec incertitude comme pour prendre la sienne, raide et crispée.

Harlan s’écarta, repoussant sa sympathie. Il dit encore : « Tout avait été arrangé. Ma rencontre avec vous. Tout. Mes capacités émotives avaient été analysées. C’est évident. Action et réaction. Poussez ce bouton et l’homme fera ceci. Poussez celui-là et il fera cela. »

Harlan parlait avec difficulté, du fond de sa honte. Il secoua la tête, essayant de se débarrasser de cette horreur comme un chien le ferait de l’eau, puis continua : « Une chose que je n’ai pas comprise d’abord. Comment en suis-je venu à deviner que Cooper devait être renvoyé dans le Primitif ? C’était une conjecture des plus hasardeuses. Je n’avais pas de base. Twissell ne comprit pas. Plus d’une fois, il se demanda comment j’avais pu faire avec une si faible compréhension des mathématiques.

Pourtant, je l’avais fait. La première fois fut cette… cette nuit. Vous dormiez, mais je ne dormais pas. J’eus la sensation alors qu’il y avait quelque chose dont je devais me rappeler, quelque remarque, quelque pensée, quelque chose que j’avais perçue dans l’excitation et la joie de la soirée. Comme j’y pensai longtemps, toute l’importance de Cooper m’apparut d’un coup et, seconde évidence, le fait que j’étais en position de détruire l’Éternité. Plus tard, je vérifiai dans l’histoire des mathématiques de plusieurs Réalités, mais cela n’était pas vraiment nécessaire. Je savais déjà. J’en étais certain. Comment ? Comment ? »

Noÿs le regardait avec une attention soutenue. Elle n’essayait pas de le toucher maintenant. « Vous voulez dire que les hommes des Siècles Cachés ont arrangé cela aussi ? Qu’ils vous ont mis tout dans l’esprit, puis vous ont manœuvré en conséquence ?

— Oui. Oui. Et ils n’ont pas fini. Il leur reste encore des choses à faire. Sans doute le cercle se referme-t-il, mais il n’est pas encore fermé.

— Comment peuvent-ils faire quoi que ce soit maintenant ? Ils ne sont pas ici avec nous ?

— Non ? » Il dit ce mot d’une voix si profonde que Noÿs pâlit.

« Des super-êtres invisibles ? murmura-t-elle.

— Pas des super-êtres. Pas invisibles. Je vous ai dit que l’homme n’évoluerait pas tant qu’il contrôlerait son propre milieu. Les gens des Siècles Cachés sont des Homo Sapiens. Des gens ordinaires.