Выбрать главу

Existait-il une chose telle qu’une tendance instinctive de la part des êtres intelligents à se répandre à l’extérieur, à atteindre les étoiles, à laisser derrière eux la prison de la gravitation ? Était-ce cela qui poussait l’homme à développer le voyage interplanétaire des douzaines de fois, le poussait à voyager sans cesse vers les mondes morts d’un système solaire où seule la Terre était vivante ? Était-ce l’échec final, la connaissance qu’on devait retourner à la prison natale qui apportait les inadaptations contre lesquelles l’Éternité luttait toujours ? Harlan pensa à l’usage des drogues dans ces mêmes siècles futiles des électro-gravitiques.

« En balayant les désastres de la Réalité, dit Noÿs, l’Éternité supprime aussi les triomphes. C’est en faisant face aux grandes épreuves que l’Humanité peut avec le plus de succès s’élever à de grandes hauteurs. Du danger et de l’insécurité permanente vient la force qui pousse l’Humanité à de nouvelles et toujours plus difficiles conquêtes. Pouvez-vous comprendre cela ? Pouvez-vous comprendre qu’en évitant les chutes et les misères qui assaillent l’Humanité, l’Éternité empêche les hommes de trouver leurs propres solutions, meilleures quoique amères, les vraies solutions qui viennent des difficultés surmontées et non de la dérobade devant l’obstacle. »

S’obstinant, Harlan commença : « Le plus grand bien du plus grand nombre…{Formule célèbre de Jérémie Bentham (1748-1832), philosophe anglais, et qui résume son « arithmétique des plaisirs ». (Note du Traducteur.)} »

Noÿs l’interrompit : « Supposez que l’Éternité n’ait jamais été établie ?

— Eh bien ?

— Je vais vous dire ce qui serait arrivé. Les énergies qui ont été dépensées dans le génie temporel seraient allées à la nucléonique. L’Éternité n’aurait pas été inventée, mais le voyage interstellaire, si. L’homme aurait atteint les étoiles plus d’une centaine de milliers de siècles avant qu’il ne l’ait fait dans cette Réalité existante. Les étoiles auraient été alors occupées et l’Humanité se serait établie dans toute la Galaxie. Nous aurions été les premiers.

— Et qu’est-ce qu’on en aurait retiré ? demanda Harlan avec entêtement. Serions-nous plus heureux ?

— Qu’entendez-vous par « nous » ? L’homme n’aurait pas un monde, mais un million de mondes, un milliard de mondes. Nous aurions l’Infini à notre portée. Chaque monde aurait sa propre tranche de siècles, chacun ses propres valeurs, la possibilité de chercher le bonheur à sa manière et dans le milieu culturel et social qu’il aurait lui-même édifié. Il y a beaucoup de bonheurs, beaucoup de biens, une infinie variété… Voilà l’État de Base de l’Humanité.

— Pures conjectures », dit Harlan. Il était en colère contre lui-même de se sentir attiré par la vision qu’elle avait tirée du néant, ce Comment pouvez-vous dire ce qui serait arrivé ? »

Noÿs dit : « Vous souriez de l’ignorance des Temporels qui ne connaissent qu’une Réalité. Nous sourions de l’ignorance des Éternels qui pensent qu’il y a de nombreuses Réalités, mais qu’il n’en existe qu’une seule à la fois.

— Que signifie ce charabia ?

— Nous ne calculons pas les Réalités alternantes. Nous les voyons dans leur état de non-Réalité.

— Une sorte de fantomatique Terre de jamais-jamais où les ce-qui-aurait-pu-être jouent avec les si.

— Le sarcasme en moins, c’est ça.

— Et comment faites-vous cela ? »

Noÿs fit une pause, puis dit : « Comment puis-je expliquer cela, Andrew ? J’ai été éduquée pour savoir certaines choses sans réellement tout comprendre à leur sujet, tout comme vous. Pouvez-vous m’expliquer le fonctionnement d’un Computaplex ? Pourtant vous savez qu’il existe et qu’il fonctionne. »

Harlan rougit. « Bon, et après ? »

Noÿs reprit : « Nous avons appris à voir les Réalités et nous avons découvert que l’État de Base était tel que je l’ai décrit. Nous avons trouvé aussi le Changement qui a détruit l’État de Base. Ce n’était pas seulement le Changement que l’Éternité avait mis en route ; c’était l’établissement de l’Éternité elle-même – le simple fait de son existence. N’importe quel système tel que l’Éternité qui permet aux hommes de choisir leur propre avenir se terminera par le choix de la tranquillité et de la médiocrité et, dans une telle Réalité, les étoiles sont hors d’atteinte. La simple existence de l’Éternité a balayé d’un coup l’Empire Galactique. Pour le rétablir, il faut en finir avec l’Éternité.

« Le nombre de Réalités est infini. Le nombre de n’importe quelle sous-classe de Réalités est également infini. Par exemple, le nombre de Réalités contenant l’Éternité est infini ; le nombre de celles dans lesquelles l’Éternité n’existe pas est infini ; le nombre dans lequel l’Éternité existe bel et bien mais est abolie est également infini. Mais mon peuple a choisi dans l’infini un groupe qui me comprenait.

« Je n’y suis pour rien. Ils m’ont éduquée pour mon travail comme vous et Twissell avez éduqué Cooper pour son travail. Mais le nombre de Réalités dans lesquelles j’étais l’agent de la destruction de l’Éternité était également infini. On m’a offert un choix parmi cinq Réalités qui paraissaient les moins complexes. J’ai choisi celle-ci qui vous comprend, le seul système de Réalité qui vous comprenne.

— Pourquoi avez-vous choisi ? » fit Harlan.

Noÿs détourna les yeux. « Parce que je vous aimais, si vous voulez le savoir. Je vous aimais longtemps avant de vous rencontrer. »

Harlan fut secoué. Elle le disait avec une sincérité qui venait du fond du cœur. Il pensa, sans conviction : « Elle joue la comédie… », puis à voix haute : « Tout ça est plutôt ridicule.

— Ah ! oui ? J’ai étudié les Réalités à ma disposition. J’ai étudié la Réalité dans laquelle je suis retournée au 482e, où j’ai rencontré d’abord Finge, puis vous. Celle dans laquelle vous êtes venu à moi et vous m’avez aimée, dans laquelle vous m’avez emmenée dans l’Éternité et l’avenir éloigné de mon propre siècle, dans laquelle vous avez mal dirigé Cooper et dans laquelle vous et moi, ensemble, sommes retournés dans le Primitif. Nous avons vécu dans le Primitif pour le reste de nos jours. Je voyais nos vies ensemble et elles étaient heureuses et je vous aimais. Ainsi ce n’est pas du tout ridicule. J’ai fait ce choix afin que notre amour puisse être vrai.

— Tout cela est faux, répliqua Harlan. C’est faux. Comment pouvez-vous espérer que je vous croie ? » Il s’arrêta, puis dit soudain : « Attendez ! Vous dites que vous saviez tout cela d’avance ? Tout ce qui arriverait ?

— Oui.

— Alors il est évident que vous mentez. Vous auriez dû savoir que je vous aurais là, à la pointe de mon fulgurant, vous auriez su que vous échoueriez. Qu’avez-vous à répondre à ça ? »

Elle soupira légèrement : « Je vous ai dit qu’il y avait un nombre infini de n’importe quelle sous-classe de Réalités. Peu importe la précision avec laquelle nous mettons au point une Réalité donnée : elle représente toujours un nombre infini de Réalités très similaires. Il y a des points flous. Plus nous mettons au point, moins il y a de flou. Mais la netteté parfaite ne peut jamais être obtenue. Moins il y a de flou, plus est basse la probabilité qu’une variation de hasard vienne gâcher le résultat. Mais la probabilité n’est jamais nulle. Un seul point de flou a gâché tout.

— Lequel ?

— Vous deviez revenir dans l’avenir lointain après que la barrière du 100000e siècle eut été abaissée et vous l’avez fait. Mais vous deviez revenir seul ; c’est pour cette raison que j’ai été momentanément si surprise de voir le Calculateur Twissell avec vous. »