Aubusson avait tout appris à Jeanne. Sur le métier de la justice. Sur l’histoire de l’art. Les deux enseignements avaient finalement convergé lors d’une visite au Louvre, dans la salle des sculptures grecques et romaines.
« Pourquoi m’avez-vous donné rendez-vous ici ?
— Il y a longtemps que je m’intéresse à la statuaire grecque. Les premiers siècles. Puis Praxitèle, Phidias, Lysippe. J’aime moins la suite. La période hellénistique. Trop de drapés, de mouvements. Et, d’une certaine façon, moins de pureté.
— Vous m’aviez parlé de derniers conseils avant que j’attaque mon boulot de juge.
— Ce lieu en est la métaphore.
— Comprends pas. »
Il lui avait pris doucement le bras et l’avait guidée vers un athlète au regard blanc portant un enfant dans le pli du coude.
« Hermès soutenant le jeune Dionysos. La seule sculpture connue de la main de Praxitèle. Et encore, on n’en est pas sûr. Regarde les lignes, les courbes, les reliefs. On dit que les Grecs idéalisaient la nature, comme un photographe retouche un portrait. C’est faux. Les sculpteurs grecs travaillaient de manière inverse. »
Jeanne ne pouvait plus quitter des yeux ce corps filiforme, dont les muscles semblaient tendre la peau de marbre.
« Les sculpteurs grecs sont partis des modèles anciens de la tradition égyptienne pour placer, peu à peu, des traits, des signes, des caractères particuliers de l’homme. Les faiblesses de leur modèle. Ils se sont appliqués à insuffler de plus en plus de vie dans ces moules anciens. C’est au temps de Praxitèle que cette méthode a donné ses meilleurs fruits. Les canons anciens se sont mis à vivre, à respirer entre les mains du sculpteur. Un point d’équilibre a été trouvé entre abstraction et individualisation. »
Jeanne sentait la main du vieil homme autour de son bras. Une serre d’aigle.
« Je ne comprends toujours pas le rapport avec mes dossiers.
— Tes dossiers, Jeanne, ce sont tes sculptures. Tu seras toujours tentée de les arranger pour qu’ils soient parfaits. Pour que les témoignages coïncident à l’heure près. Que les mobiles soient millimétrés. Qu’il y ait bien un seul coupable... Moi, je te conseille de faire le contraire.
— C’est-à-dire ?
— Travaille comme les Grecs. Intègre les imperfections. Les lieux et les horaires qui ne concordent pas. Les trous noirs dans les témoignages. Les mobiles contradictoires. Respecte ces anomalies. Respecte la vie de tes dossiers ! Tu verras, tu surprendras alors d’autres vérités qui t’emmèneront parfois ailleurs. Je ne devrais pas te le dire mais j’ai encore sur le cœur certaines affaires. Des affaires qui comportaient des grains de sable. Des détails qui ne collaient pas et que j’ai écartés par souci de rigueur, de logique. Ces défauts m’ont poursuivi des années jusqu’à me révéler une autre vérité. Ou du moins me coller un sérieux doute.
— Vous voulez dire que des innocents sont allés en prison ?
— Des innocents que j’ai crus coupables, bien sûr. Cela aussi, c’est la vie. Nous-mêmes, les juges, nous ne constituons qu’une imperfection de plus dans la procédure. »
Jeanne n’était pas certaine d’avoir compris. Dix ans après, elle bricolait toujours ses dossiers pour qu’ils aient une apparence de rigueur et de logique. En revanche, elle avait hérité de la passion de la statuaire grecque et romaine. Elle avait effectué plusieurs voyages en Grèce, en Italie, en Afrique du Nord, où les musées regorgent de pièces antiques. À Paris même, elle retournait souvent au Louvre pour admirer ces corps, ces présences, ces souffles...
— Comment ça va ? demanda-t-elle en s’installant en face de lui.
— Mieux, depuis que nous sommes en juin. (Il chaussa ses lunettes et parcourut la carte qu’on venait d’apporter.) Nous en avons enfin terminé avec toutes ces conneries sur mai 68.
Jeanne sourit. Un petit discours militant était en vue.
— Tu y étais, non ?
— J’y étais.
— Et tu n’es pas d’accord avec tout ce qui s’est dit et écrit sur ces événements ?
Il referma la carte. Ota ses lunettes. Il avait le front haut, des cheveux gris ondulés, de longs traits impériaux, des yeux noirs, des cernes violets. Une sorte de combustion intérieure semblait avoir creusé ses rides comme le soleil fend la terre africaine. Mais c’était du solide. Aubusson n’était pas du genre friable.
— Tout ce que je peux dire, attaqua-t-il, c’est qu’à l’époque, nos parents ne nous préparaient pas des sandwichs pour aller à la manif. Nous étions contre eux. Nous étions contre l’ordre bourgeois. Nous luttions pour la liberté, la générosité, l’intelligence. Aujourd’hui, les jeunes manifestent pour leurs points de retraite. La bourgeoisie a tout contaminé. Même l’esprit de révolte. Quand l’ordre établi produit son propre contre-pouvoir, alors le système n’a plus rien à craindre. C’est l’ère Sarko. Une ère où le Président lui-même pense être du côté de l’art et de la poésie. La poésie qui réussit, bien entendu. Plutôt Johnny Hallyday que Jacques Dupin.
Un déjeuner avec Aubusson sans une diatribe contre Sarkozy n’était pas un vrai déjeuner. Elle voulut lui faire plaisir :
— Tu as vu ? Il n’arrête pas de baisser dans les sondages.
— Il remontera. Je ne suis pas inquiet pour lui.
— Au fond, tu finis par l’apprécier.
— Comme un chasseur finit par aimer le vieil éléphant qu’il traque depuis des années...
Le garçon vint prendre la commande. Deux salades, une eau gazeuse. Pas de fioritures. Le couple était à l’unisson dans l’ascétisme.
— Et toi, reprit Aubusson, comment ça va ?
— Ça va.
— Les amours ?
Elle songea à Thomas. Fini. A Féraud. Pas commencé.
— C’est un peu Ground Zéro.
— Le boulot ?
En une seconde, Jeanne comprit qu’elle était inconsciemment venue ici pour demander un conseil. Évoquer son dilemme. Les écoutes clandestines. Le soupçon de meurtre. Comment démerder cette situation ?
— J’ai un problème. Je possède des informations. Des données que je n’ai pas encore validées mais qui pourraient s’avérer importantes.
— Politiques ?
— Criminelles.
— Où est le problème ?
— Je ne peux pas citer mes sources. Je ne suis même pas sûre de l’authenticité de l’info.
— Tu peux au moins t’en servir pour aller plus loin.
— Pas tout à fait, non. L’info est parcellaire.
— C’est quoi, au juste ?
— Un meurtre a peut-être été commis cette nuit, dans le Xe arrondissement.
— Facile à vérifier, non ?
— Pour l’instant, rien n’est sorti.
— Tu as l’identité de la victime ?
— De l’assassin. Et encore, pas tout à fait. Encore une fois, je ne peux rien utiliser. Mes sources sont trop... scabreuses.
Aubusson réfléchit. Jeanne contempla encore le lieu aux tons mordorés. Les miroirs. Les vitraux. La décoration de salle de paquebot. Oui, elle était embarquée, mais elle ne connaissait pas sa destination.
— Tu te souviens quand nous avons visité le Louvre ? demanda enfin le septuagénaire. L’art grec ? Les imperfections de l’homme intégrées à la perfection de la règle ?
— Je cherche encore le sens du message.
— L’imperfection fait partie du boulot.
— Je peux donc sortir du chemin ? Mener mon enquête hors les règles ?
— À condition de retomber sur tes pattes. Tu réajusteras ton dossier ensuite.