Выбрать главу

— Paris ? Je connais bien Paris ! (Il éclata de rire.) J’y ai fait une partie de mes études. La Sorbonne ! Georges Bataille ! La cinémathèque !

Le ton était donné. Un intello. Mûr pour un bobard sur mesure : le projet d’un livre écrit à quatre mains sur la justice face aux dictatures. L’homme écouta à peine. Il recula et repartit d’un éclat de rire, haut et fort.

— Entrez ! Je m’appelle Carlos Escalante. Je suis journaliste, moi aussi. On m’a laissé les clés des bureaux pour mener mes propres recherches.

Ils pénétrèrent dans une pièce tapissée de casiers en fer, de tiroirs de bois, d’armoires en contreplaqué. Des archives serrées montaient jusqu’au plafond. Sur les portes, des affiches portaient les mots « Desaparecidos » ou « Busear el hermano ».

Par courtoisie, Jeanne demanda :

— Vous travaillez sur quoi ? Les disparus des dictatures ?

— Non. Les enfants volés. Les maternités clandestines. Jeanne lança un coup d’œil à Féraud : une chance pour leur enquête. Escalante surprit leur échange.

— Le sujet vous intéresse ?

— Nous comptons consacrer un chapitre à ce problème, oui. Je crois savoir que plusieurs coupables ont été condamnés...

— Il faut s’entendre sur l’identité des coupables. Et sur la nature des délits...

Carlos Escalante les invita à s’asseoir autour d’une table centrale, qui supportait plusieurs ordinateurs. L’Argentin avait un côté affable, souriant et jovial, en totale rupture avec l’objet de la conversation. L’exposé commença :

— Ce qui est intéressant, c’est que les crimes contre des mineurs sont imprescriptibles en Argentine. Les amnisties ne les concernent pas. Ces histoires d’enfants volés ont donc permis de confondre des généraux qui avaient échappé aux autres accusations. Même Carlos Rafaël Videla a été condamné en 1998. Il a été jugé comme l’auteur intellectuel de l’enlèvement des gosses, de la suppression de leur état civil, de la falsification de leur identité. Aujourd’hui, ces affaires prennent un tour bizarre. Certains enfants attaquent même en justice leurs parents adoptifs ...

Jeanne se prit à imaginer cet univers cauchemardesque. Des femmes qui accouchaient dans des lieux de torture. Des enfants qu’on offrait comme des chocolats pour Noël. Des bourreaux qui élevaient la progéniture de leurs propres victimes. Des trentenaires qui traînaient maintenant leurs parents adoptifs dans le box des accusés et s’identifiaient à des ossements retrouvés dans le désert ou sur les plages atlantiques d’Uruguay...

— Les militaires, ils sont en prison ?

Escalante éclata à nouveau de rire. Il ne s’était pas assis. Petit, il parlait haut, le menton levé, comme s’il voulait lancer ses phrases au-dessus d’un mur.

— Personne ne fait de la prison en Argentine ! On reste chez soi, c’est tout.

— Parmi les cas que vous avez étudiés, avez-vous entendu parler d’un enfant nommé Joachim ?

— Quel est son nom de famille d’origine ? celui de ses parents adoptifs ?

Elle hésita, puis mentit :

— Je ne l’ai pas.

— Je peux faire des recherches, si vous voulez. Qui est-ce ?

— Un enfant dont nous avons entendu parler. Nous ne savons même pas s’il existe. Réellement.

Le journaliste fronça les sourcils. Elle prit un virage à 180 degrés pour éviter toute question :

— En réalité, nous cherchons l’adresse du colonel Vinicio Pellegrini.

Son sourire revint :

— El Puma ? Pas compliqué. Il suffit de lire les journaux. Rubrique « people ». Mais je peux vous trouver ça ici.

Escalante fit rouler son siège à roulettes à la manière d’un dentiste affairé. Il se mit à fouiller dans un tiroir en fer.

— Voilà. Ortiz de Ocampo 362. Le quartier le plus chic de Buenos Aires : Palermo chico.

— Vous pensez qu’il acceptera de nous parler ?

— Et comment ! Pellegrini est aux antipodes des autres généraux. C’est une grande gueule. Un provocateur. Et même un type assez charismatique. Au moins, il ne manie pas la langue de bois.

Jeanne et Féraud se levèrent comme un seul homme. Le journaliste les imita, tendant le Post-it sur lequel il avait noté l’adresse.

— Vous pouvez y aller maintenant. Vous êtes sûrs de le trouver, avec ses amis. Le dimanche, c’est le jour de Vasado ! Rien de plus sacré chez nous que le barbecue !

68

DES STEAKS GRILLÉS. Des churrascos fumants. Des saucisses ruisselantes. Du boudin calciné... Tout ça grésillait, crépitait, flambait sur un barbecue long de plusieurs mètres. Pour son asado, Vinicio Pellegrini avait vu les choses en grand.

Le Palermo Chico est situé au nord-ouest de la ville. Villas à la française, hôtels particuliers, manoirs anglais se serrent sous les arbres et la vigne vierge. Le lierre ruisselle même des câbles électriques, comme pour mieux cacher les précieuses demeures et les cahutes des gardiens.

Caméras. Interphone. Vigiles. Chiens. Détecteurs de métaux. Fouille au corps. Jeanne et Féraud avaient passé toutes ces étapes jusqu’à accéder aux jardins de Pellegrini. Leur nationalité française avait fait office de « patte blanche ». La villa était plus moderne que les autres bâtisses du quartier. Un bloc clair aux lignes strictes à la Mallet-Stevens, agrémenté de tourelles carrées et de verrières d’artiste. Jeanne songea à l’assignation à résidence de Pellegrini : c’était la plus belle prison qu’elle ait jamais vue.

Ils s’approchèrent. Sur les pelouses, se déployaient des saules pleureurs, des chênes centenaires, des sycomores souverains. Dessous, des cuisiniers déguisés en chefs français, toque et tablier blancs, manipulaient des montagnes de viande. Les invités de Pellegrini patientaient tranquillement, assiette à la main...

Jeanne pensait rencontrer ici des généraux en uniforme, des mamies en tailleur. Encore un cliché... L’ensemble tenait plutôt d’une garden-party dans un club-house de Miami. Les hommes avaient une moyenne d’âge élevée mais étaient bien conservés, sapés chic, cuits au soleil argentin. Ils portaient des pantalons à pinces, des polos Ralph Lauren, des chaussures de golf. Quant aux femmes, elles avaient l’air d’être leurs petites-filles. Beaucoup étaient déjà liftées et arboraient cette expression tirée, asiatique, des visages taillés au bistouri. Les bimbos étaient vêtues en Gucci, Versace ou Prada et semblaient avoir toutes postulé, il n’y avait pas si longtemps, pour le titre de Miss Argentine ou Miss Amérique latine.

Les dictatures conservent, se dit Jeanne. Ces officiers qui avaient tué, torturé, séquestré, et étaient poursuivis depuis trente ans par la justice de leur pays, se portaient comme des charmes. Ils attendaient tranquillement leur procès en sachant que, de toute façon, la justice argentine serait plus lente que la Grande Faucheuse.

Jeanne eut un regard vers Féraud. Il fixait la débauche de viande superposée sur les grils.

— Ça ne va pas ?

— Je... je suis végétarien.

Vraiment, ce psychiatre était fait pour conquérir l’Argentine comme elle pour participer à un concours de tee-shirts mouillés.

— Voilà donc mes petits Français !

Ils se tournèrent vers la voix qui venait de crier en espagnol. Un colosse aux cheveux gris taillés très court, vêtu d’une laine polaire bleu sombre et d’un jean large de bonne coupe, marchait vers eux. Vinicio Pellegrini portait ces signes caractéristiques : fines lunettes plaquées or, moustache qui évoquait une petite brosse de paille de fer. Ces lignes métalliques accentuaient encore les angles droits de son visage. Gueule musclée de prédateur, en parfait état de marche. Le Puma devait avoir dans les soixante-quinze ans. Il en paraissait vingt de moins.