— Qu’est-ce qui vous amène, muchachos ?
Il tenait dans la main droite une assiette supportant une pièce de bœuf aussi large qu’une pizza. Dans l’autre, un verre de vin rouge qui évoquait une pinte de sang frais. Un ogre épanoui. Jeanne imaginait la tête de Pellegrini quand les Mères de la place de Mai venaient manifester devant chez lui. Il devait lâcher ses chiens sur les vieilles femmes ou les chasser au karcher.
Elle résuma la raison de leur visite. L’enquête. Le livre. Les généraux. Le bluff habituel.
— Ho, ho, ho, roucoula-t-il sans la moindre gêne, des amateurs de souvenirs, hein ?
Il chercha du regard un coin tranquille où s’installer. Il désigna une table en teck à l’ombre d’un sycomore. Chacun choisit sa chaise.
L’officier haussa les sourcils en apercevant leurs mains vides.
— Vous ne mangez pas ?
Jeanne piocha une empanada — sorte de chausson farci à la viande — dans un panier posé au centre de la table. D’un signe, elle invita Féraud à l’imiter. Le psy fit non de la tête.
— Qui vous a donné mon adresse ?
— Le bureau des Mères de la place de Mai.
— Des putes !
— Nous n’avons vu que...
— Toutes des putes ! (Il brandit son couteau.) Sous la coupe de cette autre pute de Cristina Kirchner ! Vous savez que cette salope a accordé un budget pharaonique à ces vieilles folles ? Alors que le pays est au bord du gouffre !
Cristina Fernandez Kirchner avait succédé à son propre mari à la présidence du pays. Jeanne se souvint que le couple avait réformé la Cour suprême et déclaré les lois d’impunité inconstitutionnelles. Tout pour plaire au vieux Pellegrini.
— Les Folles de Mai sont des arnaqueuses. Leurs fils sont toujours vivants. Ils prospèrent tranquillement en Europe !
Le mensonge était énorme mais Jeanne n’était pas étonnée que de telles rumeurs circulent à Buenos Aires. D’ailleurs, la colère de Pellegrini semblait s’exercer pour la forme.
— Parmi les personnalités que nous voulons évoquer dans notre livre, reprit-elle sans se décontenancer, il y a l’amiral Alfonso Palin...
Le Puma attaqua son steak. Il cisaillait la chair saignante avec entrain.
— Je vous souhaite bonne chance, fit-il en avalant un morceau. Personne ne l’a vu depuis au moins vingt ans.
— Mais vous l’avez connu, non ?
— Bien sûr. Un vrai patriote. Il occupait un poste important au siège des services de renseignement de l’armée argentine. Un pilier de la guerre antisubversive.
— Que pouvez-nous dire sur lui ? Sur le plan personnel ? Pellegrini mâchait énergiquement sa viande. Cette opération paraissait solliciter une bonne partie de son cerveau. Mais une autre zone réfléchissait. Cherchait les mots pour décrire l’amiral Palin.
— Il avait un défaut, répondit-il après avoir bu une gorgée de vin. C’était un cul-béni. Toujours fourré à l’église. Très proche des milieux catholiques.
— Ces convictions faisaient-elles bon ménage avec son action... militaire ?
— A votre avis ? Palin avait du sang sur les mains. Beaucoup. Et il devait faire avec... Même si les autorités catholiques, à l’époque, encourageaient l’extermination des subversifs.
Le colonel avait de nouveau la bouche pleine. Du bœuf. Du vin. Du carburant pour la chaudière.
— Je me souviens d’une histoire, fit Pellegrini. Au début de la dictature, en 1976, Palin a participé aux premiers vuelos. Vous savez ce que c’est, non ?
Jeanne ne répondit pas, sidérée que l’officier évoque aussi librement la violence du passé.
— Vous savez ce que c’est ou non ?
— Je sais, oui. Mais...
— Mais quoi ? Y a prescription, non ? N’oubliez jamais une chose : c’était la guerre. Notre pays était vérole. On a sauvé l’Argentine du désastre. Si on n’avait pas éliminé tous ces gauchistes — il prononçait le mot espagnol, izquierdistas, avec répugnance —, ils auraient recommencé plus tard.
Le Puma arracha un fragment de steak. Derrière lui, les invités allaient et venaient, pantalons à carreaux, polos flashy, robes de marque multicolores — une vraie parade de cirque.
— De toute façon, on n’a pas de leçons à recevoir. (Il braqua sa fourchette vers Jeanne.) C’est vous, les Français, qui avez tout inventé ! La guerre subversive. La torture. Les escadrons de la mort. Même le largage des corps dans la mer ! Tout a été mis au point en Algérie. Tout a été théorisé dans La Guerre moderne du colonel Trinquier. Nous avons suivi le modèle, c’est tout. Des Français sont venus nous former. La moitié de l’OAS était installée à Buenos Aires. Aussaresses avait son bureau à l’ambassade française. Toute une époque !
Jeanne reprit une empanada. Pure contenance.
— En tout cas, reprit-il, il faut nous reconnaître une chose : l’efficacité. En trois ans, l’affaire était réglée. L’ennemi détruit. Ensuite, nous avons dû gérer les petits problèmes.
— Comme l’opération Condor ? Pellegrini haussa les épaules, indifférent.
— On va pas ressortir tous les vieux dossiers. Jeanne joua l’insolence :
— Les militaires ont aussi mené l’Argentine à la faillite. Pellegrini frappa la table avec les manches de ses couverts.
— Le seul désastre connu, c’est la guerre des Malouines ! Une stupide idée d’un général stupide. Putain d’Anglais ! Au XIXe siècle, quand ils assiégeaient Buenos Aires, nos femmes leur balançaient de l’huile bouillante sur la gueule. C’était le bon temps ! (L’officier tendit sa fourchette vers Féraud.) Il mange rien, le gamin ?
— Il a déjà déjeuné. Vous parliez d’une chose survenue à l’amiral Palin...
— Oui. Quand il était simple officier de marine, Palin a eu un pépin lors d’un des premiers vuelos. Dans l’avion, le médecin de bord anesthésiait les prisonniers. On les déshabillait quand ils étaient endormis. J’ai participé à ces opérations : la vision de ces corps nus amassés, genre camp nazi, c’était pas beau à voir... Après ça, la soute s’ouvrait et on balançait. Palin poussait un détenu dans le vide quand le gars s’est réveillé. Il s’est accroché à lui. (Pellegrini éclata de rire.) Ce con a failli passer par-dessus bord avec le subversivo !
Son rire monta encore, puis se transforma en toux. Il retourna à sa pièce de bœuf, l’air sinistre.
— Il disait que, chaque nuit, le gars revenait dans ses cauchemars. Palin revoyait sa gueule terrifiée. Sa main qui s’accrochait à son bras. Son cri silencieux quand il chutait... Pour Palin, cette scène résumait l’horreur des vuelos. Comme si Dieu avait réveillé le prisonnier pour lui cracher à la face l’horreur de son acte. (Pellegrini prit un air théâtral et déclama, en français :) « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn... »
Il raya l’air avec son couteau sanglant, façon essuie-glace.
— Ça l’a pas empêché de continuer. Et de fonder, entre autres, la milice Triple A. Du bon boulot.
Jeanne connaissait ce nom. Alliance anticommuniste argentine. Un groupe terroriste d’extrême droite, qui formait les escadrons de la mort durant les années noires.
— Plus tard, continuait le colonel, il est devenu amiral. Videla l’adorait. Il passait pour l’intellectuel de la bande. C’était pas difficile. Il a été nommé chef du secrétariat à l’Information de l’État. Il n’a plus eu à se salir les mains. Et puis, il a découvert la psychanalyse.