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— Merci, sourit timidement Emma. Ce sera parfait, je pense…

Face à la surprise et à la gêne de son interlocutrice, elle ajouta :

— Mon père est français, ma mère allemande. J’habite en France depuis cinq ans. Strasbourg…

Elle parlait un très bon français, malgré son accent. Adeline se présenta comme la compagne d’Arthur, puis, sans détour, posa la question qui leur brûlait les lèvres à tous.

— Excusez-moi d’être aussi abrupte mais… vous pourriez nous raconter ce qui vous est arrivé ?… Vous avez murmuré durant votre sommeil… Vous répétiez toujours le même mot… La Chose…

Sous la couverture, les doigts d’Emma se crispèrent, pareils aux pattes d’une araignée brûlée. Elle mit un temps avant d’ouvrir de nouveau la bouche.

— Je… Je roulais sur la B500, il devait être sept heures du matin. Ma grand-mère va être enterrée dans…

Elle jeta un œil à l’horloge murale. Elle cherchait ses mots.

— … deux heures, à Pforzheim. Dire que je suis passée par cette mauvaise route pour éviter le détour par Karlsruhe et gagner du temps ! En pleine Forêt-Noire, la neige m’a… capturée. J’ai… J’ai failli faire chemin arrière. À ce moment, le sol glissait beaucoup, mais j’ai supposé que ce devait être… comme souvent dans la région… Alors j’ai continué, roulant très doucement. Puis, d’un coup, juste après un virage, j’ai aperçu une… une… masse, dans mes phares. J’ai… freiné fort. Comment vous dites ? Piger ?

— Piler, corrigea Cathy, le front soucieux.

— Piler, oui. Ma… ma voiture a glissé, puis quitté la route puis dégringolé sur le côté bas, avant de foncer dans un arbre. Je… Je ne savais pas quoi faire. Impossible de téléphoner, pas de ligne. Alors j’ai… j’ai pris la lampe, dans la boîte de gants, puis je suis retournée au bord de la voie… La masse… C’était… un animal, une espèce de gros chat méchant… Un… un puma, je crois.

— Un lynx, plutôt, intervint Adeline.

Emma porta ses doigts sur ses lèvres.

— Vous n’auriez pas une cigarette ?

— Désolée, mais personne ne fume ici. Peut-être que David, le mari de Cathy, pensera à vous rapporter les vôtres.

— Ne me dites pas que quelqu’un est parti là-bas !

Cathy explosa. La panique.

— Pourquoi ?… Pourquoi ?

Emma sombra dans une longue absence. Ses yeux trahissaient ce que son visage cherchait à dissimuler.

— Mademoiselle ! Emma ! Pourquoi dites-vous ça !

La jeune femme reprit doucement :

— Ce… Ce lynx, il avait été… zerrissen… lacéré, oui, c’est le mot, lacéré de part en part… puis… tiré là, en plein milieu de la route. Je l’ai vu à cause… des traînées, dans la neige… De longues traînées de sang qui venaient du bois… Je… Quand je me suis retournée, il…

Des larmes perlaient sous ses paupières. Ils étaient tous les trois pendus à ses lèvres.

— … il y avait une énorme silhouette, devant moi ! Et ces griffes ! Ces griffes gigantesques qui se sont abattues ici, sur ma poitrine !

Elle mima le geste. Un ample mouvement du bras, pareil à l’arc d’une faucille. Emma reprit sa respiration, avant de poursuivre :

— Je… Je me souviens avoir hurlé, puis… puis j’ai couru ! Et j’ai entendu ! J’ai entendu ses pas dans la neige ! Ça me suivait !

— « Ça ! Ça ! » Pourquoi vous dites toujours « ça » ? hurla Cathy. C’est quoi, « ça » ?

Emma, apeurée, ne trouvait plus ses mots. Cathy se rua vers la fenêtre, lâchant dans son sillage le prénom de son mari.

— David ! David ! David !

— Cette forme, à quoi ressemblait-elle ? demanda calmement Arthur en suivant Cathy des yeux.

Sous sa couverture, Emma continuait à grelotter.

— Je… Comment expliquer ? Il faisait la fin de la nuit. Je… J’ai pas vu grand-chose… Une espèce de… large forme poilue. … Comme une fourrée…

— Une fourrure… Et son visage ?

— Je… Je n’ai pas eu le temps… Il y avait… ces griffes monstrueuses… Elles ont déchiré l’air, d’un coup ! Aussi grandes… que ma main !

Elle finit par s’écraser sur une chaise. Ses bras pendaient entre ses jambes.

Cathy se planta devant elle.

— Emma ! Emma ! Il faut nous raconter ce que c’était ! Un animal ? Un ours ? Emma ! Vous vous rappelez ce que vous avez vu, bon sang !

Emma secoua la tête.

— Je… Je sais plus, je sais plus… J’étais très fatiguée. Il faisait noir. Non, pas un ours… Il n’y en a pas dans cette forêt… Je… Tout est trouble sous ma tête. Je… Je suis désolée…

Cathy saisit la couverture et se mit à la serrer de toutes ses forces, à la limite de l’étranglement. Adeline se précipita sur elle.

— Il faut que tu te calmes, OK ? lui ordonna-t-elle en la repoussant. Ton mari est en voiture, à l’abri, et il va revenir ! Quel que soit l’animal qui a attaqué Emma, il n’a pas pu rester sur place !

Elle aurait souhaité avoir un ton plus convaincant, mais elle n’y parvenait pas. Cathy ne se contrôlait plus. Arthur lui prit la main, qu’il écrasa assez durement.

— Ressaisissez-vous ! D’accord ? Et allez donc chercher quelques vêtements pour notre amie ! Nous discuterons de cette histoire au calme, devant un bon repas, quand David sera de retour. Je suis persuadé qu’il ne va plus tarder. Il doit y avoir une explication logique derrière tout cela.

— Une explication logique ! Oui, une explication logique ! hurla Cathy en disparaissant dans le couloir. Dès que David reviendra, on foutra le camp d’ici ! Je ne veux plus jamais entendre parler de vous, ni de votre putain de Bourreau !

Arthur la regarda s’éloigner, l’auriculaire se promenant sur le bras de son fauteuil.

— Et vous, Emma, retournez vous coucher. Ce n’est pas raisonnable de rester ainsi debout. Vous avez besoin de repos.

Restée seule à ses côtés, Adeline prit le vieil homme à partie.

— J’ai besoin de savoir ce qui se passe !

— C’est-à-dire ?

— Les portes épaisses, les verrous partout, les vitres, quasiment blindées ! Et ce fusil, au-dessus de la cheminée ! Une arme de portée énorme, et qui a servi il n’y a pas longtemps ! Et maintenant, ce délire, avec une bête aux griffes démesurées ! Tu… Tu as raconté que tu finançais ce… ce programme morbide ! Tu dois forcément savoir !

— Une arme de portée énorme ? Tiens, tiens ! Je ne savais pas que tu t’y connaissais en fusils ! Tu sais, il y a deux choses qui transforment un objet quelconque en objet traumatique : son utilisation perverse contre soi ou… à l’encontre de quelqu’un…

Adeline sentit ses poumons se contracter. Une seule solution. Contrôler sa respiration. Et contre-attaquer.

— Ne retourne pas mes questions contre moi ! Réponds !

Arthur la jaugea d’un œil mauvais.

— Je te conseillerais vivement de changer de ton !

— Qu’est-ce que tu vas faire ? Me virer ? De toute façon, je crois que notre petite aventure est terminée ! Les Miller vont mettre les voiles ! Tu as vu l’état de Cathy ?

Elle absorba sa Ventoline, juste devant son nez. Il la fixa, avant de retrouver son rictus malsain.

— Voilà l’Adeline que j’aime ! Féroce, presque chienne…

— Arrête ! Réponds, s’il te plaît !

Arthur se déplaçait à présent dans la cuisine, comme indifférent au drame qui se nouait autour de lui.

— Que crois-tu ? Que financer un projet revient à suivre ce qui s’y déroule au jour le jour ? J’ai pour volonté de lutter contre le crime, avec ce qu’il me reste, c’est-à-dire mon argent. Je veux uniquement des résultats, des courbes, des chiffres exploitables. Le reste, je m’en fiche complètement ! Ce n’est pas moi qui vis dans ce trou, je ne contrôle ni l’existence, ni le quotidien des entomologistes. Alors ces verrous, ce fusil, qu’est-ce que j’en sais ?… Les scientifiques traquent-ils le gros gibier ? Certainement ! La chasse est un loisir appréciable, ici. Craignent-ils les vols en leur absence ? Tu as remarqué qu’il n’y avait plus de volets, à l’extérieur ? Qui les a embarqués ? En tout cas, crois-moi, ces verrous ne me paraissent pas superflus, ne serait-ce que pour éviter les irruptions intempestives de Franz.