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— Je n’écrirai plus ! Fini ! Demain, on fiche le camp !

Doffre crispa ses doigts sur le bras de son fauteuil roulant.

— Tu écriras, David. Parce que nous sommes bloqués ici, et que tu n’auras rien d’autre à faire. Parce que tu es ici pour le faire revenir ! Tu as une mission !

David replaça le fusil sur son support.

— Une mission ? Quelle mission ? Vous êtes bloqué. Moi, je suis libre. Aussi libre qu’un oiseau.

— Comme le merle noir, par exemple ?

David ne répondit pas et se dirigea à nouveau vers son antre.

— Vous, ne m’approchez surtout pas ! aboya-t-il à l’intention d’Emma, qui lui avait emboîté le pas. Ne m’approchez plus jamais ou je vous démolis !

Elle continua à le suivre jusqu’au laboratoire, ignorant totalement sa colère.

— Merci de m’avoir sauvée de votre femme, dit-elle d’un ton très doux. C’était un geste courageux, que je n’oublierai pas.

— Fichez le camp, j’ai dit !

Elle le regarda d’un air surpris, comme si elle ne comprenait pas sa réaction, puis s’avança, avec la mine d’un clown triste.

Mais… Pourquoi la mort de ce Schwein vous chagrine, étant donné que vous auriez dû l’éliminer vous-même ? Que c’était votre Job ?

— Quoi ?

— Qui a fait votre sale Job ? Qui, dites-moi ? Je croyais plutôt avoir droit à des félicitations, ou au moins des remerciements !

Mais non ! Qu’est-ce que je récolte ? Des claques et des méchancetés !

Elle parlait sérieusement.

— Mais vous êtes complètement folle ! répliqua David.

— Ce n’est pas moi qui jette des machines pour écrire par la porte ! Ce n’est pas moi non plus qui blesse son mari avec un scalpel, et qui arrache les rideaux ! Ce n’est pas moi qui me suis fait ce truc à la lèvre, ni qui me suis giflée ! Qui est le plus folle, ici ?

Elle se mit à tourner en rond, le visage baissé, les mains dans le dos.

— Je pensais vous avoir fait du plaisir, je me suis… offensichtlich trompée. Je vais mettre votre comportement sur le coup de la colère. Nous en reparlerons plus tard, quand vous serez mieux en forme.

— Nous n’en reparlerons plus ! Demain, je disparais !

Elle s’immobilisa.

— Vous… Vous ne pouvez pas partir ! Ou ça vous tuera ! Ça vous arrachera la tête dès que vous pousserez le nez dehors !

— Quoi ça ? II y a quoi, dehors ? Quand je pense que vous osez encore me parler après ce que vous avez fait à ma femme ! Je vous déteste !

Elle porta ses doigts sur sa lèvre énorme. Les larmes montèrent en une fraction de seconde.

— Vous… Vous me détestez vraiment ?

— Plus que votre cervelle de moineau ne peut l’imaginer ! Dégagez !

Elle se retourna brusquement et disparut en claquant la porte.

David s’empara de la bouteille de Chivas, histoire de calmer ses nerfs. Cette fille, ce n’était pas une case qui lui manquait, c’était l’échiquier complet.

« Un personnage inachevé, songea-t-il en avalant une rasade. Marion s’est enfuie de ton roman pour réapparaître ici… Tu as juste oublié de lui colorier les petites cellules grises et de lui injecter un morceau d’intelligence… Voilà ! Tu paies les conséquences de ton travail bâclé. »

Une image lui traversa l’esprit. Le fusil qu’il avait laissé contre le mur. Il faudrait le cacher. Absolument.

Direction l’armoire à pharmacie. Il en extirpa du fil de soie, des aiguilles courbes, des compresses, des bistouris, une bonbonne de trois litres de formol. Il en profita pour soigner son pouce, la plaie était profonde. Puis il plaça sur le bureau le plateau en acier qui servait à disséquer les insectes.

Il sortit. Devant lui, les porcs suspendus.

Grin’ch n’avait plus une goutte de sang dans le poitrail. Sa peau commençait à blanchir. Il n’était pas plus lourd qu’un nouveau-né quand David le décrocha de sa branche. Comment Emma avait-elle pu oser exécuter ce petit être, même pour de l’argent ? En plus, elle l’avait sérieusement amoché. Neuf coups de couteau. Un acharnement évident.

Cette femme était dangereuse.

— Tu n’imagines pas les conséquences de ton geste, lui dit Arthur quand il le vit passer avec le cadavre enroulé dans une serviette. Tu es en train de détruire un programme très important, et de me placer dans une posture extrêmement délicate vis-à-vis des entomologistes.

David chercha Emma des yeux, mais ne la trouva pas.

— C’est vous qui détruisez tout ce qui vous entoure, pas moi. Mais je peux vous assurer qu’à partir de maintenant, c’est fini votre petit jeu avec nous.

Doffre allait répliquer mais il se retint. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire glacial.

David rabattit la porte de son laboratoire et posa délicatement Grin’ch sur le support inoxydable.

— Tu vas revenir parmi nous, mon gros. Parce que ma femme et ma fille te réclament…

Dans sa mémoire, la journée du 13 décembre 2002…

Maman, reviens… Maman, reviens… je t’en prie…

Je ne te laisserai pas partir… je ne te laisserai pas partir… je ne te laisserai pas partir…

Paris… Matin d’hiver, quatre ans auparavant… Le laboratoire…

David, c’est toi qui t’occuperas de moi… Toi et personne d’autre… Promets-moi que tu m’accompagneras au-delà de tes forces…

Le scalpel qui caresse la poitrine, ce sein mat et ferme qui lui a donné la vie.

David, je dois t’avouer quelque chose… Quelque chose qui concerne ton enfance… Tu sais, ce secret dont je t’ai toujours parlé ? David… Oh ! Je ne peux pas…

Elle était morte sans lui avoir raconté.

Il avait embrassé ses lèvres froides, les yeux piquants de sel. Ensuite, il ne conservait plus que l’image d’un bistouri posé sur une gorge. Trois heures pendant lesquelles il avait plongé dans une sorte de coma éveillé. Des souvenirs flous et distincts à la fois, une sorte de ralenti, de décomposition de chaque mouvement, chaque son, chaque grain de lumière. Il ne se rappelait plus ses gestes, mais il se souvenait d’éclats de rire, de couleurs très vives, tourbillonnant comme des voiles, de chansons sous son crâne, pareilles à des comptines d’enfants dont il était incapable de fredonner l’air mais qui étaient pourtant en lui. Il entendait la chute d’un flacon, dans son dos, et voyait encore chaque éclat de verre exploser sur le carrelage. Puis un grand courant d’air…

Il se remémorait tout cela, mais pas les soins pratiqués sur sa mère. Que s’était-il passé, ce jour-là, dans le laboratoire ?

Une voix, derrière lui. Grin’ch réapparut soudain dans son champ de vision, le poitrail fendu d’une mince entaille.

— Je me demandais si tu l’avais fait… Embaumer ta propre mère… Maintenant je sais… Merci, David…

Et Arthur disparut, poussé par Emma, qui le dévisagea longuement.

— Espèce de…

Mais David ne termina pas sa phrase. Il y avait quelque chose de bizarre.

Emma, poussant le fauteuil d’Arthur. Alors que ces deux-là se connaissaient à peine. Alors que le vieux ne supportait pas qu’on touche à Dolor.

Les pupilles braquées sur la photo de l’entomologiste, David pressentait qu’un piège se rabattait sur lui et sur sa famille. Il était urgent de se mettre à l’abri. Mais impossible de tenter quoi que ce soit avant demain matin.

Encore un après-midi et une nuit à tenir…

28.

Pendant plus d’une heure, Adeline avait veillé au chevet de Cathy, Clara dans les bras. Un moment d’une grande intimité, partagé entre les caresses, les murmures, les promesses secrètes… Mais toujours cette terreur qui les enveloppait, cette envie de fuir…

Attendre… Rester ici et espérer le départ… Quitter cet endroit maudit et ces âmes nuisibles… Pour toujours…

— Merci infiniment, chuchota David en rentrant dans la pièce, une couverture enroulée dans les bras.