Adeline resta là, la bouche ouverte, le front baissé. Cathy dut faire preuve d’une volonté démesurée pour parler.
— Ils t’ont laissée descendre aussi ? demanda-t-elle.
— Ils m’ont ordonné de remonter dans ma chambre… Mais j’ai assisté à tout… Je voulais y assister ! À la cave, il y avait un tas de parpaings en vrac. Je me suis glissée derrière. Les garçons s’étaient assis autour de l’établi de mon père, ils avaient éteint les lumières et allumé une bougie. Leurs… je vois encore leurs visages… Les ombres qui obscurcissaient leurs yeux, leurs pommettes. On aurait dit des fantômes… Et le Colt, au milieu. Ils avaient mis une cassette avec des musiques militaires. C’était en allemand, et ça gueulait… ça gueulait vraiment… J’étais tétanisée… Dakari était juste en face de moi… Je me souviens encore de son regard… Une bête, qui sait qu’on l’amène à l’abattoir, et qui pourtant avance, avance, avance. Eric lui a dit : « Tu es un homme ? Tu es un homme, alors tu vas prendre le revolver et pointer le canon sur ta tempe. Moi et Pascal, on l’a déjà fait. Maintenant, on est tous les deux des hommes ! Mais toi, toi tu dois nous montrer que tu as du cran. On doit tous le faire pour appartenir au groupe. »
Adeline parlait d’un ton détaché, et pourtant, il lui semblait revivre la scène. Les propos, les images, tout lui revenait avec une terrible précision.
— Je me rappelle m’être dit : « Il va appuyer et il va mourir. » C’était… C’était pour moi une évidence… Dakari allait mourir. C’est à ce moment-là que j’aurais dû crier, les menacer de tout raconter, mais… mais je n’ai pas bougé. Je suis restée derrière les parpaings et j’ai continué à regarder par les interstices… J’étais terrorisée, et, en même temps, fascinée… Dakari avait ramassé le flingue, mais son bras tremblait si fort qu’il… qu’il était incapable de le tenir… Alors… il l’a reposé en criant : « Non ! Je ne peux pas ! Je ne peux pas… » Il pleurait… de la morve s’était mise à couler de son nez… Il a voulu se lever… mais Éric, bien plus fort que lui, lui a posé une main très ferme sur l’épaule. « Prends-le ! Prends le flingue et appuie ! » Et la musique qui hurlait dans la radio ! C’était horrible ! Et là, d’un coup, Pascal, fou de rage, lui a collé le Colt dans la main, l’a forcé à le poser sur sa tempe et… tandis qu’Eric le… l’empêchait de… de bouger, il a…
Adeline se tut, puis elle éclata en sanglots.
— … appui… yé sur la… gâ… gâchette… C’est… C’est Pascal et Éric qui… qui ont tué… Dakari… Quand… Quand je… me suis mise… à hurler… ils… ils m’ont dit que… c’était le gros qui… avait appuyé… que… si je disais la vérité, ils… s’en iraient… pour toujours, que… je ne les… reverrais plus jamais… Alors, quand la police est venue… j’ai… j’ai…
— Tu as menti…
Adeline se moucha. Ses lèvres et ses mains tremblaient.
— Je… ne mentais pas… Du moins… je n’en avais pas conscience… J’ai dit… ce que je croyais bon… Ce dont je… m’étais convaincue… Dakari avait appuyé… tout seul… Une… Une semaine plus tard, j’ai fait ma première crise d’asthme. II… Il n’est pas une nuit où… où Dakari ne vient pas me hanter, où ces musiques militaires ne circulent pas dans ma tête. C’est ça, garder un mensonge au fond de soi… Ça te ravage le corps et l’esprit… David a raison… Les abcès sont faits pour être percés.
Elle se leva. Ses jambes flageolaient.
— C’est… C’est incroyable, balbutia-t-elle. C’est la première fois que… que je raconte cette histoire à quelqu’un… Après dix-huit ans… Tout est sorti d’un bloc… Exactement comme pour David, quand… quand il écrit ces obscénités… Tu ne me croiras sûrement pas, mais… mais lui et moi, on se ressemble… On a tous les deux quelque chose enfoui en nous… Quelque chose de mauvais… Et… Et je crois que c’est pour cette raison que nous sommes réunis ici…
31.
Et la porte s’écarta lentement, en face, dévoilant une botte énorme dans l’embrasure… le pas, incroyablement lourd, laissait derrière le Bourreau une mélasse de neige fondue et de sang.
La neige fondue ! Bans sa précipitation, Marion n’avait pas eu le temps d’essuyer ses propres traces.
Il allait la saigner, lui ouvrir trancher la gorge et la pendre par les pieds. Jusqu’à ce que les bêtes sauvages se réga lui arrachent les intestins, dans une lente torture. Elle gémit en silence. les bottes ferrées s’arrêtèrent à cinquante centimètres de son nez. Une main appuya sur les ressorts du lit, juste au-dessus d’elle. De plus en plus fort. Et encore, encore, encore ! Marion se recroquevilla, le poing dans la bouche.
Puis le matelas disparut, happé par une force surhumaine.
Elle put alors voir le visage du monstre, séparé du sien par le maillage métallique du sommier.
— Garce ! Toutes des garces ! Tu vas comprendre le sens profond du mot souffrance ! cracha-t-il dans un rire puant.
Et il promena sa lame contre les mailles, provoquant un raclement terrifiant.
David tira avec hargne la feuille du chariot, puis en engagea une autre. Il avala successivement trois gorgées de whisky et se frotta le front du dos de la main. Se laisser habiter par Marion. Marion… Il ne devait plus y avoir qu’elle. Plus de Cathy, « Cathy, qu’est-ce que tu as fait ! » ni de Clara, « Ma petite chérie ». Juste Marion.
« Ah tu le veux ton roman ! Je vais te le servir tout chaud. Et tu vas pas être déçu ! Vieux con ! »
Il augmenta le son du lecteur CD. La musique ébranla les boiseries. Le whisky coulait dans ses veines. Il agita les doigts en l’air, devant ses yeux gonflés, et les abattit sur le clavier avec la maestria d’un pianiste déjanté. Au plafond, son ombre était gigantesque… démoniaque.
Il projeta le sommier sur le côté, dans un hurlement grognement de bête, et agrippa Marion par la tignasse. Il la décolla du sol, alors qu’elle fendait l’air de vains mouvements de bras. Elle se mit à le supplier. Ce qu’il adorait, plus que tout au monde.
— Pitié ! Pitié !
Plus elle implorait, plus il jubilait. Son sexe, à trop se tendre, lui fit mal. Il lui arracha les vêtements, la soulevant même par la culotte, puis la traîna dans la neige derrière le chalet, une solide corde enroulée autour du bras. Marion s’accrochait à tout ce qu’elle pouvait. Branches, racines, troncs. A chaque fois, elle avait l’impression qu’il allait lui déchirer les bras, la glace lui brûlait la peau, des entailles superficielles lui entaillèrent quadrillèrent le dos. Une odeur de viande pourrie monta, Marion vomit, alors qu’il lui attachait les deux pieds et lançait la corde par-dessus une grosse branche. la brune squelettique sentit son corps se décoller de terre, le sang afflua dans sa tête, le froid lui dévora les chairs. Elle se courba, s’arqua, hurla, tandis que l’autre était retourné dans ce chalet de mort, le nylon lui déchirait les chevilles. À ses côtés, des carcasses, noires, décharnées, bourgeonnantes de larves repues. Marion manqua de s’évanouir.
À ce moment-là, elle aurait aimé être déjà morte. le pire restait à venir…
Sans même avoir rempli la feuille, il la retira de la machine et il l’empila sur les autres. Puis il s’empara du dossier Bourreau, le regard fou.
« Ah, tu veux du détail ? Je vais t’en donner moi ! »
Je t’en voulais tellement de nous laisser. Je l’ai fait par colère. Par colère uniquement.
Cathy…
Rapport d’autopsie de Patricia Böhme, la dernière victime. Il l’ouvrit avec une froide détermination. Puis se gava des gros plans exposés. Le corps en lambeaux, toutes sortes de couleurs. Vert, bleu, mauve. Du rouge, partout. Visage, cheveux. Il était difficile de deviner qu’il s’agissait là d’une femme.