Juste une terre, labourée à la herse.
Il étala les clichés devant lui, puis ferma les yeux. Des flashs, des relents de putréfaction, des hurlements. Ceux de Patricia Böhme, au moment où Tony Bourne passait à l’acte de mise à mort, après plus de trois heures de torture moyenâgeuse.
Point final de son rituel, il plaçait la femme juste à côté du cadavre de son mari, lui attachait les membres aux quatre pieds du lit et lui bourrait la bouche de chiffons, afin qu’elle ne puisse plus respirer que par le nez. Sur plusieurs clichés, on voyait la corde de nylon qui avait entaillé les chevilles jusqu’au tendon.
Puis le Bourreau sortait un cierge, qu’il allumait et qu’il penchait juste au niveau des narines. La cire brûlante venait roussir la peau, s’accumulait et durcissait, empêchant peu à peu l’arrivée d’oxygène. Et là, alors que la respiration devenait un effort surhumain, une souffrance, une récompense, il fixait sa victime dans les yeux. Le corps qui se met à réclamer, le battement du cœur qui s’accélère, qui résonne dans les oreilles, de plus en plus fort, l’étau dans la gorge qui se resserre, lentement, à broyer la trachée et exploser les poumons. Et le dernier espoir de pouvoir tout libérer, d’un coup, puis d’aspirer l’atmosphère entière dans un long sifflement libérateur.
Et Bourne qui guettait, qui guettait le moment exact où la Mort venait cueillir sa proie. L’instant précis où l’âme s’arrache du corps.
Là, il possédait enfin sa victime. Et, dans l’incompréhension du monde, devant les yeux de l’enfant épargné, il jouissait.
David attrapa une feuille vierge qu’il chiffonna dans le creux de sa main, les mâchoires contractées. Sans cesse, au travers de ce déferlement d’horreur, la même image revenait. Cathy, en train de s’éclater au pieu avec son meilleur ami. Cathy, qui gémissait. « Encore ! Encore ! Encore ! »
Un premier coup de lame, sur la jambe gauche.
« Tu n’aurais pas dû… Tu aurais dû m’en parler. Cathy ! Qu’est-ce que tu as fait ? »
L’arc de sang qui étoile la blancheur du sol. Marion Emma chercha à lui griffer le visage, hurlant de tout son saoul. Il esquiva et la poussa dans le dos. La corde se balança, le corps squelettique vint percuter des carcasses, dont l’état de putréfaction était tel qu’elles se brisèrent dans un craquement de bois mort. Des tonnes de larves tombèrent gigotèrent dans la neige, par paquets hideux.
Le monstre, vêtu d’un grand tablier vert, se mit à rire, un rire qui n’en finissait plus. Des nuages de brume sortaient de sa gorge.
Emma allait mourir crever. À l’instant précis où il posa la lame sur son téton gauche, elle pria Dieu de lui pardonner le mal qu’elle avait fait autour d’elle.
David tapait si fort sur les touches que ses doigts commençaient à lui faire mal. Elle l’avait trahi, sali. Six semaines ! Six semaines qu’elle traînait son mensonge, alors que lui se cassait à recoudre des cadavres douze heures par jour, qu’il affrontait des enfants démantibulés, des adolescentes explosées à l’héroïne, à peine dix-sept ans, nues, violées. Sans compter le souvenir de sa mère, dès qu’il mettait les pieds dans un laboratoire de thanatopraxie.
Et elle ! Elle, Cathy, qui avait osé !
« Allez ! On va fêter ça au whisky ! Que ceux qui veulent se payer une nuit avec ma femme se lèvent ! »
Bouteille à la main, il se décolla de sa chaise. Son genou percuta la table, un tube à essai explosa sur le sol, il ne s’en rendit même pas compte.
« Venez ! Venez ! Il y en aura pour tout le monde ! »
Soudain, Schubert. L’allégro d’ouverture. Il s’écrasa près du poste, mains bien à plat, le son dans les oreilles, le front sur le bureau, essayant de pleurer, de libérer la rage emprisonnée sous son crâne. Impossible.
Ce n’était pas sa femme qu’il haïssait. C’était lui-même, David Miller.
Les mouches bourdonnaient autour de lui. Il saisit un scalpel et l’enfonça dans le bois, le serrant de toutes ses forces par le manche. Son pouce blessé se remit à saigner.
À l’évidence, il devenait fou, lui aussi. Destruction psychologique. Le spectre du Bourreau se matérialisait dangereusement.
Il se dirigea lentement vers la fenêtre et resta un moment à contempler les ténèbres.
Alors, une certitude l’envahit.
Le Monstre allait revenir.
32.
Adeline pointa son nez dans le couloir. La Jeune Fille et la mort dans le laboratoire, les voix d’Emma et de Doffre dans le salon…
Chacun restait cloisonné dans son coin. Pas de repas ce soir, aucun échange. Des larmes, de la peur et de la colère. Les signes évidents d’une névrose collective.
Sur la pointe des pieds, la rouquine se faufila dans sa chambre. Elle laissa la porte entrouverte, par sécurité. Elle s’était arrêtée à une décision : ouvrir la malle mystérieuse, combattre son système de fermeture et le vaincre.
Il fallait découvrir ce que le vieux y cachait depuis leur arrivée, pourquoi il la fixait si souvent, l’air lointain. Peut-être la clé de cette histoire de dingues. Elle essaya de la déplacer, la tirant par une poignée, mais n’y parvint pas. Le poids d’un cheval mort. Que pouvait-elle bien contenir ?
Elle s’agenouilla et ausculta le cadenas en U. Cinq molettes sur chacune desquelles étaient gravés les chiffres de zéro à neuf. Cinq chiffres… Pouvait-on choisir la combinaison soi-même à l’achat, comme pour certains antivols ? Elle aurait bien tenté la date de naissance d’Arthur, mais elle ne la connaissait même pas.
Elle essaya en vain le coup de l’oreille sur les molettes, à l’écoute du Clic de cinéma, et expérimenta également quelques combinaisons triviales – mu, 22222, 12345, 54321… -, sans plus de succès. Alors, une pensée franchit la barrière de sa conscience pour finir sur ses lèvres :
— Cinq chiffres, les numéros du Bourreau.
Elle se souvenait de l’acharnement dont David avait fait preuve lorsqu’il retournait le laboratoire à la recherche des signes gravés sur les crânes des enfants. Peut-être, après tout… Il fallait tenter le coup.
Elle sortit discrètement de sa chambre, longea silencieusement le couloir et pénétra dans le laboratoire. Les odeurs médicales lui levèrent l’estomac.
David était écrasé sur sa machine à écrire. La blessure de son pouce s’était rouverte, il y avait du sang partout. Un scalpel planté dans le bois, à sa droite. Des dizaines de photographies étalées devant lui, sur le bureau. Adeline s’approcha. Elle porta la main vers sa bouche, essaya d’ignorer ce que ses yeux voyaient sur le papier glacé et se mit à lire la feuille restée coincée dans la machine.
Il lui coupa ensuite un morceau de lèvre, le sang lui éclaboussa le visage. Emma n’arrivait même plus à hurler, les ilôts pourpres coulaient dans ses yeux. Doffre se frotta les mains sur son pantalon tablier barré de traces de doigts rouge. Emma ressemblait bien à une grosse truie, une truie nue, qu’on saignait avec la plus primitive des méthodes. Cette garce souffrait, tant mieux. Chacun son lot de souffrancco tortures.
L’expression d’un chaos, d’une folie qu’il recrachait sur le papier. C’était abject. Un mélange d’imaginaire et de réalité. Plus aucune barrière, aucun tabou.
Elle voulut s’emparer du dossier laissé ouvert à gauche de la machine. David lui agrippa soudain le poignet, puis la relâcha. Il était ivre mort. Sans même lui dire un mot, il se remit à taper. Adeline s’écarta un peu, il lui faisait peur. Elle fouilla dans le dossier, plus une seule photographie. Elles étaient toutes là, autour de lui. Elle inspira profondément. Il allait falloir fouiner là-dedans. Supporter la vue des victimes et les gros plans sur leur calvaire. Avec courage, elle se mit à observer chaque cliché, à la recherche de crânes. De crânes d’enfants.