Выбрать главу

— Qu’est-ce que vous fichez ici… marmonna-t-il sans vraiment réussir à prendre un ton interrogatif. Vous allez… dégager, et vite fait…

Elle ne répondit pas. Un silence effrayant. Un vide spirituel d’où pouvait se libérer une violence inouïe.

David se plaqua contre le dossier de son siège. Tout lui revenait en mémoire, crûment. Cathy… L’IVG… Leur dispute dans la chambre. Son délire face à la machine à écrire. La présence floue d’Adeline… Les photographies des enfants, entre ses mains. Son héroïne Marion, cachée sous le lit… Les bottes du Bourreau… Le matelas soulevé… Puis plus rien. En apercevant la bouteille de whisky, il comprit rapidement la raison de son trou noir.

Il jeta un œil sur sa droite. Son tas de pages. Disparu. Il prit enfin conscience de ce qui se produisait en face de lui.

Elle était en train de brûler son livre !

— Imbécile ! Qu’est-ce que vous faites ! hurla-t-il en se redressant.

Il s’apprêtait à lui sauter à la gorge. Mais il s’arrêta net.

L’impression d’une entaille dans le larynx.

À dix centimètres du genou droit d’Emma, le fusil. Bien luisant. La gueule noire du canon orientée dans sa direction.

Il dessaoula instantanément et eut l’instinct de ne pas paniquer.

Elle continuait à détruire les feuilles. La fumée s’élevait, de plus en plus dense.

— Écoutez Emma, je… je suppose que vous avez une bonne raison de ruiner mon travail mais… Arthur risque de ne pas apprécier. Ce livre lui appartient.

— Arthur est au courant… répondit-elle.

— Pardon ?

— C’est lui qui a eu cette excellente idée. Arthur a toujours de bonnes idées.

Un rictus de mauvais clown agita sa lèvre épaisse.

— Non ! Arthur y tient plus que tout ! Il n’aurait jamais fait une chose pareille !

— Oh que si !

Elle mentait ! Elle mentait forcément ! Tout son travail anéanti, devant ses yeux. Le Bourreau qui redevenait poussière. Comment Arthur pouvait-il la laisser faire ?

— Nous avons lu et relu très attentivement vos dernières pages, reprit Emma. Celles que vous avez rédigées cette nuit… Et nous avons été incroyablement déçus.

— Ce… Cette nuit ?

Emma commençait à s’agiter. Assise en tailleur, elle oscillait d’avant en arrière.

— Oui, cette nuit. Vous ne pouvez imaginer à quel point vous nous avez blessés.

— Je… n’y comprends rien… Je ne me souviens plus de… de… ce que j’ai tapé, bafouilla David. J’avais beaucoup bu et…

— Ah ! Alors vous rejetez la faute sur l’alcool ! Mais vous êtes quelqu’un de responsable, monsieur Miller ! Personne ne vous a forcé à boire !

Les veines se démultipliaient partout sur son corps. David croyait voir une déséquilibrée, échappée d’un hôpital psychiatrique.

— Vous avez tenté de me tuer ! continua-t-elle. Et si… si je m’étais écoutée, je vous… je vous… je vous aurais déjà placé une balle au beau milieu du front !

David sentit que ses jambes se mettaient à flageoler. Emma pouvait exploser à n’importe quel moment. Aussi instable qu’un bâton de nitroglycérine.

— Emma, je… je ne saisis pas bien. Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? Vous tuer ? Mais…

Emma plaça sa main à plat sur la crosse du fusil. David pensa un instant à plonger sur le côté, mais se ravisa aussitôt. Cette folle devait être aussi souple et rapide qu’un lièvre.

— Écoutez Emma… ça a peut-être un… un rapport avec ce que j’ai écrit, mais… mais ce n’est que de la fiction ! Ces personnages ne sont pas réels !

— Et moi, je suis quoi ? De l’encre sur du papier ? Vous avez intentionnellement remplacé le prénom de Marion par le mien ! Pour me faire mal !

— Je… Je n’avais plus toute ma tête, improvisa-t-il. Avec… avec l’annonce de mon épouse, ça… ça m’a fait un vrai choc… Je… Je vous en ai voulu, à Arthur et à vous, c’est pour ça que…

Elle déplia violemment la jambe et percuta la poubelle, qui roula sur le côté. Des flocons noirs s’envolèrent dans la pièce.

— Vous m’en avez voulu ? Vous m’en avez voulu de vous dire que votre femme vous avait trompé ? Qu’elle avait avorté dans votre dos ? Mais… Mais vous auriez dû me remercier ! Vous auriez dû m’aimer pour ça !

— Vous… Vous aimer ? Mais Emma !

La colère qui déforme le visage. Les lèvres qui se chargent d’un voile d’écume. Emma leva le fusil, puis le reposa. Deux, trois fois d’affilée…

Elle se décida finalement. L’arme décolla du sol. Elle empoigna fermement le Weatherby, le canon braqué vers le bureau.

David comprit qu’il lui restait une fraction de seconde pour sauver sa vie.

— Emma ! Emma ! Vous… Vous avez bien fait de tout me raconter ! Emma, vous… vous avez eu raison !

Elle épaulait.

— Il est chargé à bloc, au cas où vous vous poseriez la question, grogna-t-elle. Quatre balles, les unes derrière les autres.

David estima les possibilités qui s’offraient à lui. Impossible d’atteindre la folle sans contourner le bureau. S’emparer de la Rheinmetall et la lui balancer à la figure ? Elle lui aurait explosé le crâne bien avant.

— Je sais que j’ai eu raison, dit-elle en maintenant sa visée. Mais vous êtes incapable de comprendre ça. Vous n’êtes qu’un sale égoïste !

— Emma ! je n’ai jamais voulu vous…

— Ouvrez le tiroir !

David s’exécuta. Il n’y avait plus que quelques feuilles.

— Prenez la page du dessous et lisez les dernières lignes !

— Emma ! Votre accent allemand ! Où est passé vo…

— Liseeeeeeeez !

— Je… Non, Emma ! Je ne veux pas lire. Ce… Ce n’est pas une bonne idée.

L’index sur la détente.

— D’accord ! D’accord !… « Doffre mourut étouffé, la bite entre les lèvres. Quant à Emma… elle mourut aussi, la bite dans la main. Fin. Roman dédié à Arthur Doffre et à Emma Machin. Votre serviteur, David Miller. »

David tremblait. Il posa la page devant lui, sans quitter la Furie des yeux. Elle ne laissait plus passer aucune expression sur son visage, mais ses pommettes saillantes et les mouvements convulsifs de ses mâchoires lui donnaient un aspect terrifiant. Un magma volcanique. Un diable, dans un corps de porcelaine.

— Quand on surprend un chien qui défèque, on l’attrape et on lui plonge le nez dans ses excréments pour s’assurer qu’il ne recommencera jamais.

Puis elle se tut et éteignit la lumière. David fut alors ébloui par le faisceau d’une lampe torche sur son visage. Il ferma à moitié les yeux et tenta de se protéger du rayon lumineux.

Cette fille était folle, d’une folie dévastatrice, guidée par la volonté de détruire. Mais elle ne l’avait pas encore tué… Cette lampe torche, dans la figure… Sinistre présage… Elle allait le faire souffrir.

À ce moment-là, David eut la certitude qu’il était arrivé malheur à sa famille. Tant de silence, autour. Pourquoi Cathy et Clara ne réagissaient-elles pas, malgré les hurlements d’Emma ? Et Adeline ?

— Emma… Dites quelque chose… Je vous en prie… Qu’est-ce que… vous attendez de moi ?

Comment trouver les mots, les gestes qui ne la heurteraient pas ? Comment apaiser cette colère immense ?

Aveuglé, il ne distinguait plus qu’une forme noire.

— Emma, je vais me lever, ramasser cette corbeille et… brûler tout ça. Je… Il faut que je les brûle moi-même. Je vais le faire pour… pour vous prouver que je regrette sincèrement mon erreur. Et je réécrirai cette histoire. Rien que pour vous. Une… Une histoire qui vous plaira…

— Ce serait trop facile, rétorqua-t-elle durement. Il faut que vous pesiez le poids de chaque mot que vous avez écrit. Alors, ces sept pages d’obscénités, vous allez les bouffer jusqu’au dernier gramme de papier.

— Non, Emma ! Je…

La voix jaillie de l’obscurité prit soudain des intonations militaires.