— Un conseil, fermez-la et obéissez. Vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous-même. À personne d’autre ! Nous ne sommes pas responsables de vos conneries.
Elle semblait au bord de la rupture. David savait qu’elle était décidée, qu’elle irait jusqu’au bout.
S’il n’obéissait pas, il était mort.
Il ramassa la feuille sur le bureau et en déchira un minuscule morceau qu’il enfonça dans sa bouche. Son palais se tapissa d’un film d’encre écœurant. Il mâcha le papier jusqu’à le liquéfier, avant de l’avaler dans une grimace.
— S’il vous plaît, Emma… C’est infect. Je…
Le pinceau de la lampe se mit à osciller. Emma se leva. David sentit soudain le canon du Weatherby sur son front.
Elle poussa une feuille vierge vers lui.
— Une de plus à chaque fois que vous ouvrirez le bec.
— Non Emma ! Non ! Je…
Deuxième feuille, en plus des sept qu’il devait ingurgiter.
— Croyez-moi, ça ne me fait pas plaisir de vous traiter de la sorte. Mais si nous ne nous fixons pas de règles, d’ici un mois, ce sera l’anarchie. Nous avons énormément de travail pour y parvenir, David Miller, mais nous y arriverons. Je suis sûre que nous y arriverons…
De quoi parlait-elle ? Elle était complètement tarée. Quel travail ? Parvenir à quoi ? Un mois ! Un mois ! Elle ne comptait pas le tuer ! Elle allait l’empêcher de partir ! Le retenir dans cette prison, d’une manière ou d’une autre. Christian ! Il ne reviendrait peut-être jamais !
Il déchira un autre morceau de papier et avala l’infect mélange d’encre, de bois et de cellulose. Emma s’était de nouveau éloignée, en position de tir.
Pourquoi Arthur l’avait-il laissée brûler le manuscrit ? Par rage ? Lui qui tenait tant à ce livre ?
Il y avait là quelque chose que David ne comprenait pas, la brume était encore trop épaisse. Cependant, une chose était certaine, Arthur utilisait Emma pour le retenir, l’emprisonner, comme il s’en était servi pour tuer Grin’ch. Il profitait de son instabilité psychologique, de ses emportements violents, afin de la manipuler.
Par l’intermédiaire d’une folle que lui seul pouvait contrôler, il marchait et agissait à nouveau.
Bien mieux qu’un simple roman.
Emma, les vêtements lacérés, à bout de force, était arrivée au bon moment. Une malade, genre schizophrène, qui se retrouve nez à nez avec un psychologue, dans l’endroit le plus paumé du monde… Et Emma, qui, à présent, parlait le français le plus pur, sans une pointe d’accent…
Une horrible pensée venait de naître sous son crâne. Elle se dissipa un moment… Sa gorge le faisait souffrir terriblement. L’impression que sa langue avait triplé de volume. Cette torture, qui s’ajoutait à la déshydratation liée aux effets de l’alcool. Il fallait boire. Impérativement.
Réclamer sans parler.
D’un mouvement très lent, il prit le stylo à côté de la machine à écrire et, sur une feuille vierge, il nota : « De l’eau ». Puis il repoussa le papier devant lui, ainsi que le stylo.
Le stylo, parce qu’il voulait vérifier quelque chose. Quelque chose d’impensable et qui, pourtant, pouvait fournir une explication à cette histoire de dingues.
Ses doigts tremblaient. Il glissa ses mains sous le bureau.
Emma approcha d’un pas prudent. L’œil jaune de la lampe se balançait dans l’obscurité. Soudain, David s’étrangla et recracha un mélange d’encre et de pâte gluante.
Elle s’empara de la note, alors qu’il s’étouffait.
« Ramasse ce stylo ! pensa-t-il en crachant encore. Ramasse ce putain de stylo et écris-moi un mot ! Juste un mot ! »
— Et la phrase magique ? se moqua-t-elle en repoussant la feuille dans sa direction.
Il ajouta, en s’essuyant la bouche avec un mouchoir : « … s’il vous plaît. »
— Vous n’aurez pas d’eau, prononça-t-elle d’une voix neutre. La punition doit être appliquée jusqu’au bout.
Il voulut reprendre le stylo mais elle se recula.
— Mangez ! exigea-t-elle en chassant d’un geste violent le tas de feuilles sur le sol. Goinfrez-vous de vos âneries !
Alors quelle l’humiliait, elle s’obstinait à le vouvoyer. Le ton était cependant devenu définitivement agressif. Au bord de l’explosion.
Les yeux en larmes, David fourra des lamelles dans sa bouche et il avala…
Emma le regardait sans pitié.
Longtemps après, elle lâcha enfin :
— Je pense qu’on devrait faire une petite escapade dehors, tous les deux. Je crois que je devrais vous pendre par les pieds et vous couper le sexe pour vous l’enfoncer dans la bouche. Oui, c’est ce que nous allons faire.
David avait les mains sur l’estomac. La tête lui tournait, et il avait de la peine à respirer.
— Emma… Vous… Je vous ai obéi… J’ai tout mangé… Jusqu’au dernier gramme… implora-t-il, les lèvres et la langue noires.
— Vous n’avez fait que réagir à la menace. Pour préserver votre vie. Mais vous me prenez vraiment pour une idiote, sale petit égoïste ? Une Dummkopf ? Une i-diote ?
Elle sortit de l’ombre et visa sa poitrine.
— Tournez-vous et sortez de la pièce !
— Emma ! Pitié…
— Tournez-vooooooooous ! hurla-t-elle, défigurée.
Il obtempéra, les bras levés, tandis qu’elle se plaçait derrière lui. Devant, le couloir de la mort. La porte de sa chambre, fermée à clé. Ils s’arrêtèrent devant celle d’Emma. Plus loin, l’éclat de l’acier. Puis deux yeux scintillants.
— Arthur ! Je vous en prie ! Dites-lui de…
Le vieil homme partit en marche arrière et disparut dans l’ombre.
— Arthur ! Arthur !
Un coup de crosse dans les reins le cassa en deux. Emma le propulsa contre la porte.
— Entrez là-dedans !
Il était au sol. Il la supplia du regard.
— Je vous en prie… Ne leur faites pas de mal…
— Tout aurait pu être si simple, David… Mais il a fallu que vous fassiez votre forte tête…
Elle le frappa à nouveau d’un coup de pied phénoménal dans les testicules. Il rampa à l’intérieur de la pièce.
— Arthur va m’aider… Oui, Arthur va m’aider… lui dit-elle. Nous y arriverons, mon chéri… Nous avons tout le temps qu’il faut pour ça…
Elle referma à double tour. David roula sur le plancher, à la limite de l’asphyxie.
Quand il baissa les paupières, dans un éclair de douleur atroce, il comprit la raison de sa présence dans cet enfer de verdure, où aucun de ses cris ne pouvait être entendu.
Un piège démesuré.
On ne viendrait pas le secourir. Jamais.
Il poussa le gémissement d’une bête, qu’on s’apprêtait à abattre.
34.
Attachée, les bras en croix, aux barreaux d’un lit.
Vivante. Quelque part.
Le noir, le froid.
La nausée montait. Des odeurs d’excréments, d’urine. Des senteurs de bêtes. À gauche, à droite, sur ce matelas infect, sur les murs. Partout autour.
Adeline voulut hurler, mais aucun son ne sortit de sa gorge.
Un antre. On l’avait enfermée dans un antre glacial. L’image des quatre griffures traversant la poitrine d’Emma lui fracassa l’esprit.
Elle releva la nuque et tourna la tête. Une pièce, un lit au milieu, la silhouette mystérieuse d’un poêle, des vitres en morceaux, une porte ouverte. Et des volets démontés, posés à plat dans le coin opposé.
Les volets du chalet.
Par le carreau, la lune, la forêt, l’hiver, l’Allemagne.
Adeline tenta de pivoter pour regarder au sol.
Partout, des inhalateurs. Des dizaines d’inhalateurs, disposés en arc de cercle sur le plancher, comme les bougies d’un rituel satanique. À portée de main, mais inatteignables. Elle orienta son regard de l’autre côté, même scénario.
Le supplice de Tantale.
Cette fois, Adeline hurla pour de bon. Elle ne reçut pour seule réponse que son propre écho.