Après avoir traversé le champ d’inhalateurs, elle réussit à se hisser à proximité du poêle en faïence.
À présent, il fallait récupérer la hachette. Le manche était trop court pour qu’elle pût s’en emparer avec les mains. L’outil chutait, alors qu’elle le levait en équilibre sur le dessus du pied droit, alors que ses doigts gourds effleuraient son bois pourrissant. Mais à force de patience et d’acharnement, elle parvint à le saisir et à le lâcher sur le matelas.
Elle éprouva un puissant sentiment de satisfaction et posa le front sur le battant du lit, sans plus bouger, épuisée, se répétant qu’elle y était presque.
Oui ! Elle allait s’en sortir !
Ses poignets menottés, en sang, ne lui autorisaient aucun mouvement de rotation, aucune prise d’élan. Impossible de cogner comme elle l’aurait souhaité. Il allait falloir scier, avec une lourde hachette rouillée, des barreaux d’un diamètre identique à celui d’un manche à balai. Pas facile, mais faisable. Une heure ou deux, et le tour serait joué.
Les mains d’Adeline avaient bleui. Huit heures qu’elle y était. Les ampoules qui crevaient dans sa paume droite lui arrachaient de longs gémissements. Les muscles de son avant-bras, tétanisés, ne travaillaient plus qu’après un repos chaque fois plus long. A peine dix mouvements latéraux de découpe et la brûlure revenait, plus dévastatrice. Les cheveux lui tombaient sur le visage, et elle ne pouvait même pas les repousser. Elle avait besoin de dormir, de manger, et de boire, surtout. Boire, s’avaler des kilos de neige. Elle ne tiendrait pas beaucoup plus longtemps.
La nuit était tombée. Adeline s’assoupit à plusieurs reprises, à genoux, la tête sur les barreaux, les lèvres violettes. Mais chaque fois elle revenait, reprenait son ouvrage, à l’aveugle, l’oreille attentive aux bruissements extérieurs, sciant, sciant toujours plus.
Encore une demi-heure d’efforts et le barreau céda enfin. Adeline hurla de bonheur. Et elle brandit le poing, s’adressant à cette immensité noire qu’elle pensait avoir vaincue.
Elle fracassa l’autre montant d’un coup de hache.
La liberté.
38.
L’œil collé sur le trou de la serrure, Emma ordonna à David de se plaquer contre la fenêtre du fond, les mains bien en évidence au-dessus de la tête.
Troisième apparition de la journée. La première fois, elle lui avait déposé un verre d’eau et une assiette de pommes de terre et de saucisses, avant de disparaître aussitôt, refermant la porte à double tour. La deuxième, un seau et du papier toilette. Elle avait procédé de la même façon avec Cathy, qui s’était jetée à ses pieds, la suppliant de lui rendre Clara. À ce moment-là, David avait eu peine à contenir sa rage. Viendrait bien un moment où la cinglée commettrait une erreur. Alors, il lui sauterait à la gorge, et il serrerait…
Pour l’heure, il obtempéra. Bras en l’air, direction la fenêtre. Emma entra, le Weatherby épaulé. Elle poussa doucement du pied un plateau sur lequel étaient posés le dossier Bourreau, deux tasses de café, du pain grillé tartiné de confiture de myrtilles et une seringue, pleine d’un liquide transparent qui tétanisa David.
À l’extérieur, il faisait déjà nuit.
— Je les ai grillées comme vous les aimez, dit Emma en croquant dans une tranche de pain. Et j’ai ajouté une mince pellicule de beurre sous la confiture. C’est bien comme ça que vous les préférez ? Allez-y ! Faites comme moi ! Mangez ! Je sais que vous en mourez d’envie !
David avait plutôt envie de vomir. Elle le répugnait.
— J’avalerais n’importe quoi, reprit-elle en se léchant les doigts avant d’engloutir son café. Je ne sais pas comment je réussis à tenir sans cigarettes. Pour compenser, je n’arrête pas de boire du café, jour et nuit. Une vraie cafetière… Pareil que vous ! Du coup, je me sens nerveuse en permanence. Limite agressive. Mais il faut me comprendre, je fume depuis l’âge de seize ans.
Devant l’absence de réaction de David, elle désigna le dossier Bourreau. Parler seule lui convenait, pour peu qu’on l’écoutât.
— Arthur insiste pour que vous le lisiez en totalité, parce qu’il paraît que vous avez raté l’essentiel. Je sais pas de quoi ça parle, mais j’ai vu qu’il y avait des photos immondes à l’intérieur. Si je ne vous connaissais pas, Arthur et vous, je vous aurais pris pour de sacrés sadiques !
Elle sourit. De toute évidence, elle avait oublié que la manière dont elle avait mutilé Grin’ch l’élevait au rang de sadique en chef.
— C’est d’ailleurs ce que j’ai pensé de vous, quand Arthur m’a offert De la part des morts. Je vous imaginais complètement différent ! Barbu, la cinquantaine, un peu torturé sur les bords… À la Jack Frost, quoi !
Elle avait incliné le regard, soudain toute timide.
— Alors, je me suis dit qu’il fallait que je connaisse l’homme, découvrir le monstre qui pouvait écrire des horreurs pareilles… J’ai su que vous seriez au salon Pol’art Noir, et…
Elle se mit à rougir.
— … j’y suis allée. Je sais, j’aurais dû venir vous parler, mais… mais je n’ai pas osé…
David la fixait sans desserrer les lèvres.
— Je me suis contentée de vous observer, longuement… Le samedi et le dimanche. Je vous ai même photographié, sans que vous vous en rendiez compte… J’avais vraiment honte… Et puis j’étais en colère… En colère de ne pas avoir franchi le pas…
Après un silence, elle ajouta :
— Ça aurait peut-être tout changé…
David s’en voulait de ne pas avoir repéré plus tôt à quel point elle était cinglée.
— Qu’est-ce que vous voulez, Emma ? demanda-t-il froidement. Où est Adeline ? Pourquoi nous retenir prisonniers ? Notre fille ! Rendez-nous notre enfant !
Emma posa le plateau sur le lit, sans lâcher le fusil.
La seringue roula légèrement.
David songea à sauter sur Emma. Juste le matelas à franchir. Elle n’aurait pas le temps de réagir. Il bloqua sa respiration, fléchit imperceptiblement les jambes. Deux mètres. Seulement deux mètres.
Il allait le faire.
— Clara joue avec Arthur… dit Emma. Il est très tendre avec les enfants.
Il s’arrêta net dans son élan.
— D’ailleurs si vous vous comportez correctement, elle retrouvera sa mère très bientôt. Mais si vous essayez de… de me jouer un mauvais tour ou de me… Enfin, vous voyez…
Elle parut gênée.
— … Arthur pourrait lui faire du mal… J’ai juste à… à crier un coup. …Il a une sacrée force dans les doigts, Arthur. Quand j’étais petite, il nous amenait des noix, et il les brisait comme ça, rien qu’en fermant le poing !
Elle mima le geste de la main gauche, la mâchoire serrée.
— Qu’attendez-vous de moi ? fit David.
— Juste… discuter un peu. Est-ce déjà trop vous demander ?
Un craquement, dans le couloir. Elle se retourna brusquement, jeta un œil vers la porte et s’y précipita, l’ouvrant au maximum, puis la refermant, dans un geste qu’elle répéta dix fois. Même mouvement millimétré, même série de petits pas, même temporisation. « Trouble obsessionnel compulsif », songea David. La scène dura une bonne minute.
— Je ne supporte pas de me trouver trop longtemps dans une pièce où la porte est fermée, avoua-t-elle d’une voix craintive. Vous… Vous devez me prendre pour une cinglée…
Elle s’était mise à trembler. David se sentait incapable d’agir.
— Non, Emma. Je ne vous prends pas pour une folle.
— Arthur m’a expliqué que c’est à cause de mon enfance. Des choses qui se seraient passées… Moi, la psychologie, ça m’échappe, tout ce que je sais, c’est que je déteste les portes et les volets. J’aurais trop peur d’être enfermée…