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Il était minuit à Téhéran.

Assis sur la banquette arrière de la voiture, sa veste boutonnée pour se protéger du froid, Tomás contemplait les magasins, les immeubles, les maisons et les mosquées qui défilaient derrière la vitre, les yeux rivés sur les façades nues et les trottoirs déserts, l’esprit absorbé par les péripéties d’une folle aventure où il était embarqué sans appel. Blotti dans son coin, il ne voyait pas comment stopper le cours des événements, il se sentait totalement impuissant, comme un naufragé livré aux eaux tourbillonnantes d’une mer démontée, entraîné par un fort courant contre lequel il ne pouvait lutter.

Je dois être fou.

Cette pensée lui revenait sans cesse, lancinante, presque morbide, tandis que la voiture s’enfonçait dans les quartiers de la capitale, avançant inexorablement vers son destin, se rapprochant toujours un peu plus du terrible moment au-delà duquel il ne pourrait plus revenir en arrière. Le point de non retour.

Je dois être complètement fou.

Babak se tenait silencieux au volant, scrutant du regard les recoins sombres des rues et les reflets luisants dans son rétroviseur, à l’affût du moindre mouvement suspect qui les obligerait à annuler l’opération. La silhouette replète de Bagheri se dessinait à côté de Tomás, les yeux fixés sur le plan du ministère de la Science, étudiant pour la énième fois les notes prises ces derniers jours, passant en revue les ultimes détails. L’homme de la CIA s’était habillé en noir et avait remis à Tomás, lors de leur rencontre à l’hôtel, un turban iranien gris foncé, en lui demandant de le porter pour passer inaperçu. Il lui avait également recommandé de mettre les vêtements les plus sombres dont il disposait, en alléguant que seul un fou pouvait commettre un vol affublé de couleurs claires. Seulement, Tomás se sentait déjà fou, car il n’y avait pas de fou plus fou que celui qui acceptait, sans expérience ni entraînement, de pénétrer par effraction dans un bâtiment gouvernemental avec deux inconnus, dans un pays aux châtiments drastiques, pour dérober un document secret qui impliquait de graves conséquences militaires.

— Nerveux ? demanda Bagheri, rompant le silence.

Tomás hocha la tête.

— Oui.

— C’est normal, dit l’Iranien en souriant. Mais soyez tranquille, tout va bien se passer.

— Comment pouvez-vous en être si sûr ?

Bagheri prit son portefeuille et en sortit un billet vert de cent dollars, qu’il montra à l’historien.

— Ce morceau de papier a beaucoup de pouvoir.

La voiture tourna à gauche et, après deux virages, se mit à ralentir. Babak épia de nouveau son rétroviseur, se rabattit vers le trottoir et se gara entre deux camionnettes. Le moteur fut coupé et les phares éteints.

— On est arrivé ?

— Oui.

Tomás regarda autour de lui, cherchant à reconnaître l’endroit.

— Mais ce n’est pas ici le ministère.

— Si, c’est là, dit Bagheri, en désignant le coin de la rue suivante. Il nous faut y aller à pied, c’est la prochaine à droite.

Ils descendirent de voiture et sentirent la brise glacée traverser leurs vêtements. Tomás rajusta sa veste, enfila son turban gris, et les trois hommes marchèrent le long du trottoir jusqu’au croisement. Une fois là, l’historien reconnut enfin la rue et le bâtiment en face, c’était bien le ministère de la Science. Bagheri fit signe à Tomás d’attendre avec lui, tandis que Babak s’éloigna en traversant tranquillement la rue pour se diriger vers le ministère. Le chauffeur s’engouffra dans l’ombre, près du poste de garde, et demeura invisible quelques minutes. Sa silhouette mince et élancée finit par ressortir de la pénombre et fit un geste pour que les deux autres le rejoignent.

— Allons-y, ordonna Bagheri à voix basse. Surtout ne parlez pas, vous entendez ? Il ne faut pas qu’ils remarquent que vous êtes étranger.

Ils traversèrent la rue et s’approchèrent des grilles du portail de l’entrée. Tomás avait les jambes en coton et l’estomac noué, son cœur battait à toute vitesse, ses mains tremblaient et une sueur froide perlait sur son front ; mais il se répéta que les hommes qui l’accompagnaient étaient des professionnels, qu’ils savaient ce qu’ils faisaient, et il se raccrocha à cette idée qui lui procurait un certain réconfort.

Le portail restait fermé, mais Bagheri s’engagea par une porte latérale, juste à côté du poste de garde, et pénétra dans le périmètre du ministère. L’historien lui emboîta le pas. Babak les attendait près d’un soldat iranien, sans doute la sentinelle, qui adressa à Bagheri un salut militaire. L’homme de la CIA le lui rendit, puis échangea à voix basse quelques paroles avec Babak et le chauffeur ressortit dans la rue.

Tomás et Bagheri restèrent avec le soldat qui les conduisit vers une porte dérobée, probablement une entrée de service. Le soldat ouvrit la porte, fit un nouveau salut, laissa les deux étrangers entrer dans le bâtiment et referma la porte. C’est à cet instant que Tomás eut conscience qu’il venait de franchir la terrifiante frontière invisible.

Le point de non retour.

— Et maintenant ? chuchota-t-il d’une voix tremblante qui résonna dans l’obscurité.

— Maintenant nous montons au troisième étage, dit Bagheri. C’est bien là que se trouve le manuscrit ?

— Oui, c’est du moins ce que j’ai vu.

— Alors, allons-y.

L’Iranien alluma une lampe torche, mais l’historien hésita.

— Et le chauffeur ?

— Babak est resté dans la rue pour surveiller.

— Ah oui ? Et que se passera-t-il si quelqu’un arrive ?

— Au moindre mouvement suspect, il appuiera sur le bouton d’un émetteur. J’ai sur moi un récepteur qui vibrera aussitôt. Il pointa sa lampe torche sur sa hanche et désigna un petit appareil métallique glissé sous sa ceinture. Vous voyez ?

— Ah. C’est une alarme ?

— Oui.

— Et s’il la déclenche ?

Bagheri sourit.

— Nous devrons nous enfuir, évidemment.

Les deux hommes explorèrent les lieux attentivement. Bagheri, avec sa lampe torche braquée devant lui, projetait un cône de clarté dans la profondeur du bâtiment, jetant des ombres effrayantes sur les murs et le sol en marbre poli. Ils s’engagèrent dans un couloir qui les conduisit jusqu’au hall d’accueil, dominé par un imposant escalier. À côté se trouvaient des ascenseurs, mais Bagheri préféra monter les marches, ne voulant pas faire de bruit ni allumer de lumières qu’il ne pourrait pas contrôler.

Ils arrivèrent au troisième étage et l’Iranien désigna le couloir de gauche.

— C’est bien par là ? demanda-t-il.

— Oui.

Bagheri fit signe à Tomás de passer devant et l’historien suivit le commandement. Les choses dans le noir étaient bien différentes que sous la lumière du jour, mais, malgré l’étrangeté des circonstances, le Portugais parvint à reconnaître l’endroit. Sur la gauche se trouvait la salle de réunion, où on lui avait montré le manuscrit. Il ouvrit la porte et vérifia que c’était bien le cas, il avisa la longue table, les chaises, les pots de plantes et les murs recouverts d’armoires, locataires silencieux de cette salle calme et sombre. Il regarda alors vers la droite et repéra la pièce d’où Ariana était sortie en tenant dans ses mains la vieille boîte contenant le document.

— C’est là, dit-il, en pointant la porte de cette pièce.

Bagheri s’approcha de la porte et fit tambouriner ses doigts dessus.

— Ici ?

— Oui.