— Et pourquoi n’est-ce plus le cas ?
— À cause d’une prévision due à la théorie du Big Bang. En considérant cette grande expansion initiale, les scientifiques ont pensé qu’il devait exister une radiation cosmique de fond, une sorte d’écho de cette éruption primordiale de l’univers. L’existence de cet écho a été présentée en 1948 et on lui attribuait une température d’environ cinq degrés Kelvin, autrement dit, cinq degrés au-dessus du zéro absolu. Mais où diable se trouvait cet écho ? Il écarquilla les yeux et écarta les bras, dans une expression interrogative. On avait beau chercher, on ne trouvait rien. Jusqu’à ce qu’en 1965, deux astrophysiciens américains qui achevaient un travail expérimental au moyen d’une grande antenne dans le New Jersey, captent soudain un bruit de fond désagréable, comme un sifflement de cocotte minute. Ce bruit agaçant semblait venir de tous les points du ciel. Les deux chercheurs avaient beau tourner l’antenne d’un côté comme de l’autre, vers une étoile ou une galaxie, vers un espace vide ou une nébuleuse lointaine, le son persistait. Durant un an, ils ont cherché à l’éliminer. Ils ont vérifié les câbles électriques, examiné les moindres possibilités de panne, ils ont tout essayé, mais impossible de localiser la source de ce bruit insupportable. En désespoir de cause, ils ont appelé les scientifiques de l’université de Princeton, pour leur demander s’ils avaient une explication. Ils en avaient une. C’était l’écho du Big Bang.
— Comment ça l’écho ? s’étonna l’étudiant à lunettes. Je croyais qu’il n’y avait pas de son dans l’espace…
— L’écho est une forme d’expression, bien entendu. Ce qu’ils ont capté, c’est la plus ancienne lumière qui soit arrivée jusqu’à nous, une lumière que le temps a transformé en micro-ondes. On les appelle des radiations cosmiques de fond et les mesures thermiques indiquent qu’elles avoisinent les trois degrés Kelvin, une valeur très proche de la prévision faite en 1948. Il fit un geste rapide de la main. N’avez-vous jamais allumé la télé sur une chaîne qui n’émet pas ? Que voyez-vous ?
— Un écran brouillé.
— Avec du bruit. On voit des petits points sautiller et on entend un grésillement irritant. Eh bien sachez qu’un pour cent de cet effet provient de cet écho. Il sourit. Donc, si un jour vous regardez la télévision et que rien ne vous intéresse, je vous suggère de chercher une chaîne sans programme et vous assisterez à la naissance de l’univers. C’est le meilleur reality-show qui soit.
— Cette éruption initiale est-elle démontrable mathématiquement ?
— Oui. D’ailleurs, Penrose et Hawking ont prouvé une série de théorèmes qui confirment que le Big Bang est inévitable, dès lors que la gravité parvient à être une force d’attraction dans les conditions extrêmes où s’est formé l’univers. Il indiqua d’un geste le tableau. Nous verrons ces théorèmes dans un prochain cours.
— Mais pouvez-vous, s’il vous plaît, nous expliquer un peu mieux ce qui s’est passé juste après le Big Bang. Les étoiles se sont formées, c’est ça ?
— Tout s’est passé voilà environ dix à vingt millions d’années, probablement quinze millions d’années. L’énergie était concentrée en un point et s’est dilatée en une gigantesque éruption. Il se tourna vers le tableau et inscrivit la célèbre équation d’Einstein.Comme, d’après cette équation, l’énergie équivaut à la masse, ce qui s’est passé, c’est que la matière a surgi de la transformation de l’énergie. Dès le premier instant, l’espace est apparu et s’est aussitôt dilaté. Or, comme l’espace est lié au temps, l’apparition de l’espace a automatiquement entraîné l’apparition du temps, qui s’est également dilaté. En ce premier instant est née une super-force, ainsi que toutes les lois qui nous gouvernent. La température était extrêmement élevée, quelques dizaines de milliards de millions de degrés. Cette super-force a commencé à se scinder en différentes forces. C’est le début des premières réactions nucléaires, qui ont créé les noyaux des éléments les plus légers, comme l’hydrogène et l’hélium, ou encore le lithium. En trois minutes est apparu quatre-vingt-dix-huit pour cent de la matière qui existe ou qui existera.
— Les atomes qui composent notre corps remontent à ce moment-là ?
— Oui. Quatre-vingt-dix-huit pour cent de la matière qui existe aujourd’hui s’est formée à partir de l’éruption d’énergie du Big Bang. Cela signifie que presque tous les atomes présents dans notre corps sont déjà passés par diverses étoiles et ont déjà occupé des milliards d’organismes différents avant d’arriver jusqu’à nous. Et nous avons tellement d’atomes que l’on peut estimer que chacun de nous en possède au moins un million ayant déjà appartenu à d’autres personnes qui ont vécu il y a très longtemps. Il leva un sourcil. Cela veut dire, mes chers amis, que chacun de nous est doté de nombreux atomes qui étaient présents dans les corps d’Abraham, de Moïse, de Jésus-Christ, de Bouddha ou de Mahomet. Un murmure parcourut l’amphithéâtre. Mais revenons au Big Bang, reprit Luís Rocha, couvrant de sa voix la rumeur étonnée qui s’élevait des rangs. Après l’éruption initiale, l’univers a commencé à s’organiser automatiquement en structures, obéissant aux lois créées dès les premiers instants. Avec le temps, les températures ont baissé jusqu’à atteindre un point critique où la super-force s’est désintégrée en quatre autres forces ; d’abord la force de gravité, puis la force forte, enfin la force électromagnétique et la force faible. La force de gravité a organisé la matière en groupes localisés. Au bout de deux cent millions d’années, les premières étoiles surgirent. Puis sont nés les systèmes planétaires, les galaxies et les groupes de galaxies. Les planètes étaient au départ des petits corps incandescents, semblables à de petites étoiles, qui gravitaient autour des étoiles. Ces corps se refroidirent jusqu’à se solidifier, comme ce fut le cas pour la terre. Il écarta les bras et sourit. Et nous voilà aujourd’hui ici.
— Vous venez de dire que les planètes ressemblaient à de petites étoiles qui ont fini par se solidifier. Cela veut-il dire que le soleil finira aussi par se solidifier ?
Luís Rocha esquissa une grimace.
— Voilà une sombre question qui va nous gâcher la matinée !
Un rire agita les rangs.
— Mais cela va-t-il arriver ? insista l’étudiante.
— C’est toujours agréable de parler de la naissance, vous avez remarqué ? Qui n’aime pas voir des enfants naître ? Il agita la main. Alors que parler de la mort… c’est autre chose. Mais pour répondre à votre question, oui, le soleil va mourir. D’ailleurs, c’est d’abord la terre qui va mourir, puis ce sera le soleil, puis la galaxie et enfin l’univers. Telle est la conséquence inévitable de la deuxième loi de thermodynamique. L’univers évolue vers l’entropie totale. Il fit un geste théâtral. Tout ce qui naît est voué à mourir. Ce qui nous amène directement du point Alpha au point Oméga.
— La fin de l’univers.
— Oui, la fin de l’univers. Tout indique que seules deux possibilités s’offrent à nous. Il s’approcha du tableau et griffonna une ligne en anglais.