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D’abord, je réalisai qu’Heller avait été un des étudiants du capitaine Tars Roke au Collège d’Astrographie. Le ton de sa missive indiquait par ailleurs qu’il avait été également l’un de ces abominables étudiants chouchous du professeur.

Ensuite, je compris que cela impliquait qu’Heller avait une ligne directe avec Sa Majesté, Cling le Hautain !

Mais… Oui, il y avait quelque chose de bizarre dans cette lettre !

Je m’assis. Je déployai la feuille sur le bureau et braquai une lampe.

Elle n’était pas rédigée normalement ! Il y avait des espaces entre les mots ! Il y avait même des intervalles irréguliers entre les lignes !

En fait, tout cela aurait pu tenir dans deux fois moins d’espace !

J’en eus des sueurs froides. Falsifier ça ? J’avais bien failli tomber dans le panneau !

J’avais affaire à un code à plaque !

Il s’agit d’une feuille opaque qu’on place sur le message et dans laquelle sont pratiquées de longues fentes horizontales.

Ainsi, seuls quelques mots apparaissent.

Et ces mots, révélés par la plaque, constituent le VRAI message ! Le reste n’est là que pour le remplissage !

Et je ne l’avais pas !

Sans elle, je ne pouvais pas fabriquer de faux ! Rien ! Parce que le message ne correspondrait pas à la plaque que possédait Tars Roke !

On repère ce genre de code parce que, afin que les mots apparaissent dans les fentes prévues, il est nécessaire de les inscrire exactement dans les vides, ce qui rend les espacements et les interlignes irréguliers !

Parfois, ça donne un sens idiot aux phrases, quand on essaie de placer les mots clés aux endroits prévus. Mais Heller avait été particulièrement habile. Il avait bâti de toutes pièces cette histoire à propos d’un certain Boffy Jope pour disposer de suffisamment de mots.

Il faisait jour depuis longtemps en Turquie, bien sûr. Je n’avais pas pris une minute de sommeil. Pas comme ce (bip) qui, en Amérique, était vautré dans son lit, dormant sans souci. Moi, j’étais un vrai bourreau de travail.

Et puis, j’étais atrocement inquiet.

Sommeil ou non, je me mis à la tâche : j’essayai, de toutes les façons concevables, d’extirper ce message secret afin de reconstituer la plaque de décodage.

J’essayai avec « Gris veut m’avoir ». Ça ne marchait pas. J’essayai ensuite : « La base terrienne est bourrée d’opium. » Ça ne marcha pas non plus. En fait, c’était impossible, puisque certains de ces mots ne figuraient pas dans la lettre.

J’essayai alors : « Lombar va utiliser les drogues pour déséquilibrer Voltar. » Mais le nom de Lombar et le mot drogues… Une minute ! Peut-être que leur plaque ne sélectionnait que des lettres ! Pas de mots complets !

Je suai là-dessus durant deux heures, de plus en plus déprimé.

Je décidai que j’avais besoin de prendre l’air. Je sortis et fis un tour dans le jardin. Plusieurs domestiques s’enfuirent à mon approche, mais même cela ne réussit pas à me redonner le moral.

Je rentrai. Courageusement, je me remis à l’ouvrage.

Et, finalement, je compris. La plaque reposait sur une phrase clé !

Et le mot clé dans cette phrase, c’était « authentiques ». Car Heller avait écrit : « Si vous cessez d’avoir d’authentiques nouvelles de moi… »

Ce mot, authentiques, voulait bien dire ce qu’il voulait dire.

Lui et Roke avaient dû comploter dans le remorqueur – en fait, oui, ils s’étaient absentés quelques instants – pour trouver une phrase clé du style « les noyaux sont en fusion » et confectionner leurs plaques. Si la phrase clé n’apparaissait pas quand on plaçait la plaque sur le message, c’est qu’il avait été falsifié.

Si un message authentifié n’arrivait pas régulièrement sur Voltar, selon le plan prévu, il était bien précisé que Roke devait aviser Sa Majesté d’avoir recours à la deuxième alternative ! UNE INVASION IMMÉDIATE, ABSOLUE ET IMPITOYABLE DE LA PLANÈTE TERRE !

Ce qui signifiait que toute interruption dans la régularité des rapports d’Heller impliquerait que les messages avaient été interceptés et que sa mission avait échoué. Et la Terre serait transformée en un gigantesque abattoir !

Mais aux Diables la Terre ! Ce qui comptait, c’est que si l’invasion était déclenchée, les plans de Lombar partiraient en fumée ! Car le Grand Conseil n’avait pas connaissance de l’existence de la base turque, et elle serait réduite à néant !

Mais il y avait plus important encore ! Je serais liquidé ! L’agent secret de Lombar veillerait à ce que je n’en réchappe pas !

Donc, il fallait absolument que les rapports d’Heller ARRIVENT !

Mais… une minute !

Si Heller réussissait, les plans de Lombar concernant la Terre seraient fichus ! Et tous ses plus proches associés seraient par conséquent ruinés !

Mais si Heller avait seulement l’air de devoir gagner la partie, l’agent de Lombar me liquiderait !

Je commençais à avoir mal à la tête.

Qu’Heller perde ou qu’il gagne, une chose était certaine : Gris serait mort !

Je réussis tant bien que mal à m’asseoir. Et je cessai de m’arracher les cheveux.

Il fallait voir ça calmement !

Tout en rongeant mon verre vide, que je finis par fracasser contre le mur, je réfléchis.

Il fallait absolument que j’entre en possession de la plaque d’Heller ! Ensuite, seulement, je pourrais confectionner des faux qui amèneraient le Grand Conseil à croire – via Roke – qu’Heller faisait bien son travail, tandis que Lombar aurait la certitude qu’Heller ne faisait rien. Parce qu’il serait mort.

Mais… Je n’avais pas la plaque. Et, jusqu’à ce que je mette la main dessus, RIEN NE DEVAIT ARRIVER A HELLER !

Et cet idiot était dans une voiture repérée, avec la police de plusieurs États en alerte. Il était affublé d’un nom qui l’enverrait sans tarder en prison pour imposture et c’était un agent nul qui courait un danger mortel !

Je me mis à prier.

Oh, mes Dieux, que rien n’arrive à Heller jusqu’à ce que je trouve cette plaque ! Je vous en prie, mes Dieux, si quoi que ce soit lui arrive, le pauvre Soltan Gris est un homme mort ! Aux Diables le massacre de la Terre ! Oublions ça ! Pensez plutôt à Soltan Gris ! Ayez pitié de lui, s’il vous plaît !

7

Entre Istanbul et la Côte Est des États-Unis, il y a sept heures de différence. Vous pouvez donc aisément imaginer le martyre que je vivais à surveiller Heller. Quand il se leva, frais et dispos, à sept heures du matin, j’étais devant mon écran, mais, pour moi, il était deux heures du matin.

Il quitta son lit discrètement et prit une douche. Raht, pour renflouer ses propres finances, ne lui avait pas acheté de vêtements de rechange, aussi Heller mit-il ceux qu’il avait. Il jura à mi-voix en enfilant ses chaussures, puis il se regarda dans le miroir et secoua la tête. On pouvait dire qu’il avait l’air plutôt comique avec son petit panama à bandeau vert sur la tête, sa chemise mauve, sa veste à carreaux rouges et blancs dont les manches étaient trop courtes de cinq bons centimètres, son pantalon rayé bleu et blanc qui lui arrivait à peine aux chevilles et ses chaussures en daim orange, bien trop petites !