Выбрать главу

— Je n’arrive plus à respirer, fit-elle en haletant.

C’était normal, vu l’état de son cœur. Les troubles respiratoires sont généralement la cause première des issues mortelles dans l’intoxication à la morphine et les effets de son dérivé, l’héroïne, sont les mêmes. Les muscles respiratoires cessent de fonctionner. Dans le cas de Mary, qui avait dit qu’elle avait le cœur en mauvais état, je me demandai si elle allait mourir là, dans la voiture, ou bien dans le prochain motel.

Du coup, c’est moi qui faillis avoir des troubles respiratoires. Que se passerait-il si jamais Heller se retrouvait avec le cadavre d’une prostituée droguée sur les bras ? Avec la fausse identité qu’il avait !

Oh, par les Dieux ! Il serait à la une de tous les torchons d’Amérique ! Et la réaction de Rockecenter serait terrible !

Je ne pouvais pas compter sur Heller pour se tirer d’une telle situation. Un espion normal se serait fondu dans la nature après l’avoir balancée.

Mais lui, comme d’habitude, il collectionnait tout ce qu’il ne fallait pas faire ! Il essayait de la sauver !

Ils traversaient Culpeper. Tout à coup, elle dit :

— Trouve des toilettes ! Regarde, il y a une station-service là-bas ! Arrête-toi ! Vite !

Quatrième phase : la diarrhée !

Heller s’arrêta pile dans la station déserte et Mary sortit en trombe et courut vers les toilettes des dames. Je priai pour qu’ils ne s’attardent pas là, exposés à tous les regards.

Le pompiste apparut. C’était un gamin de la campagne à l’air gauche et Heller lui demanda de « remplir le magasin à carburant chimique ». L’autre comprit qu’il devait faire le plein d’essence en se disant qu’Heller avait sans doute négligé pas mal ses études.

Avec force détails, il expliqua comment on entretenait une voiture : le liquide pour les freins, pour le radiateur, l’huile moteur, l’huile pour le pont, pour la boîte de vitesses, le détergent qu’on devait mettre dans le lave-glace du pare-brise, les bonnes et les mauvaises huiles, la bonne et la mauvaise essence. Apparemment, le gamin n’avait jamais eu un auditeur aussi attentif et il passa un bon moment à faire l’éducation de cet autre « gosse » de Virginie, plus jeune que lui, même s’il parut déçu d’apprendre qu’Heller n’avait pas volé la Cadillac.

Ayant épuisé la rubrique pneumatiques, il annonça que la voiture avait besoin d’un graissage et qu’il fallait jeter un coup d’œil au différentiel. Il ajouta que ça ne prendrait pas longtemps. Il mit la voiture sur un pont élévateur. Effectivement, le carter du liquide de différentiel était à moitié vide et le moteur avait besoin d’être graissé. Heller prit soigneusement note de tous les éléments et de toutes les pièces, puis s’inquiéta soudain de l’absence prolongée de la fille. Il partit à sa recherche.

Il la retrouva évanouie sur une cuvette de W.-C. Tant bien que mal, il la redressa et l’obligea à se lever.

J’entendis des voix à l’extérieur. Heller risqua un coup d’œil par une fenêtre.

Une voiture de police ! De l’État de Virginie !

J’augmentai le son. Le flic était en train de dire :

— … un homme et une femme. Ils ont pris cette route la nuit dernière.

— Quelle marque, la voiture ? demanda le gamin.

Le flic consulta sa feuille.

— Une Cadillac. De la même couleur que celle que tu as sur la plate-forme.

Je devins blême. Heller était cuit et je n’avais toujours pas cette plaque !

— Ils ont dû passer pendant que j’étais pas de service.

— Écoute, Bedford, si t’entends parler d’eux, tu me préviens. Ils sont vachement dangereux !

— A ton service, Nathan.

Le flic redémarra en direction de Cupeper et le gamin ajouta :

— Tu peux compter sur moi, espèce d’(enbipé) de fils de (bip).

Il fit redescendre la Cadillac. Heller réapparut, portant Mary qu’il installa sur le siège avant.

Le gamin était tout sourire.

— J’étais sûr que tu l’avais volée ! (Il regarda Heller avec admiration.) J’allais enlever les roues pour graisser le roulement, mais ça peut attendre. Je crois que tu ferais bien de t’arracher !

Le plein de la Cadillac n’avait pas dépassé 40 litres. J’étais éberlué. Et puis je compris que la fille, en protestant que c’était un vrai gouffre à essence, n’avait fait qu’employer une ruse psychologique.

La note n’était pas très dure. Heller laissa vingt dollars de pourboire. C’était bien de lui ! Il n’allait pas tarder à être complètement fauché et il allait falloir que je m’en occupe. Je ne pouvais quand même pas demander à Raht et Terb d’aller le trouver pour lui refiler de l’argent. Ils devaient être quelque part dans le coin mais je n’avais pas la possibilité de les joindre quand ils se déplaçaient.

Mary dut encore une fois retourner aux toilettes. Le gamin en profita pour apprendre à Heller comment nettoyer les glaces : jamais avec un chiffon, rien que du papier. Et pas de produits spéciaux. C’était assez étonnant, vu qu’il avait déjà empoché son pourboire !

Heller répéta son manège avec Mary qui se retrouva sur le siège.

— La prochaine fois que tu passes dans le coin, dit le gamin, viens me voir et je te montrerai comment régler ton moteur.

Heller le remercia et agita la main par la portière. Puis il klaxonna deux fois et démarra en direction de Washington.

Et Washington, pensai-je en me lamentant, c’est la ville la plus bourrée de flics de toute cette planète !

Je me demandai un instant si je ne devrais pas commencer à rédiger mon testament. J’avais plusieurs biens : l’or, qui allait arriver, les pots-de-vin qu’allait me rapporter l’hôpital, et Utanc. L’ennui, c’est que je ne voyais pas à qui léguer tout ça.

Jamais je ne m’étais senti aussi seul, aussi ballotté par les vents de la destinée qu’en cette heure où je roulais vers Washington par les yeux d’Heller.

2

Heller suivait les indications complexes des panneaux qui avaient été visiblement installés pour empêcher les Américains d’atteindre le siège de leur gouvernement. Il refusa tour à tour des invitations aberrantes à prendre l’autoroute fédérale 236, l’US , la fédérale 123, ce qui l’aurait fait plonger droit dans le Potomac. Il ignora l’US 495 – qui est en réalité la 95 et contourne Washington. Il ne se laissa pas non plus abuser par le complot consistant  à faire croire aux usagers qu’ils circulent sur l’US 50 alors qu’ils sont toujours sur la 29. Non, il ne fit pas un détour, ne se laissa pas troubler par l’entrelacs des bretelles d’autoroute aux abords du Potomac, il ne vira pas sur le Pentagone comme la plupart des gens non avertis. Il traversait maintenant Memorial Bridge. Il avait magistralement navigué ! Le (bip) !

Le Potomac était d’un bleu merveilleux. Et le pont d’un blanc somptueux. Le Lincoln Memorial, à l’autre extrémité, était un impressionnant monument d’inspiration grecque, éblouissant sous le soleil de l’après-midi.

Il n’était pas tiré d’ennui. Mary gigotait tellement qu’il avait beaucoup de mal à conduire. Elle était tordue de douleur sous l’effet des crampes et poussait de petits cris en agitant les bras. Et elle répétait sans arrêt :

— Oh, Seigneur, mon cœur ! Mon pauvre cœur ! Jésus, il me faut cette piqûre !

Mais ses prières ne semblaient guère attirer l’attention des divinités de sa planète.

Heller la surveillait et s’occupait plus de la soutenir que de conduire. Le tourbillon des voitures et des camions autour du Memorial ainsi que leurs folles audaces ne sauraient troubler le calme majestueux du Lincoln géant, mais il en est tout autrement avec les nerfs des mortels.