Il était évident que circuler dans ces conditions, avec Mary dans cet état, c’était trop pour Heller. Il repéra un des accès au parc qui se trouve au sud-est du Memorial.
C’est un très bel endroit. La route, peu fréquentée, doublée d’un chemin pédestre, suit le Potomac, bordé d’une étendue de gazon. C’est l’un des lieux les plus calmes de Washington. Le seul inconvénient, c’est que la CIA y entraîne ses agents récemment recrutés !
Je frémis ! Heller allait s’arrêter ! Mais au nom de quoi m’avait-on mis sur les bras un espion qui n’avait pas la plus petite idée de l’espionnage ? Il aurait dû savoir que les agents de Voltar ont reçu l’ordre exprès de ne pas mettre les pieds dans ce parc !
Il avait aperçu les fontaines publiques qui sont placées tous les trente mètres sur la promenade et auxquelles on peut se désaltérer. Il avait probablement perçu aussi la fausse impression de paix que dispensaient les grands saules, entre la route et le bord de l’eau. Il avait pu aussi être attiré par les nombreux emplacements de parking libres. Il faisait très chaud sur Washington, mais les pelouses étaient désertes à cet endroit.
Il s’écarta. Mary était tombée dans un coma momentané. Il sortit avec un gobelet de café vide qu’il remplit à la fontaine. Il avait tout de suite compris comment ouvrir l’eau. Il retourna à la voiture et secoua Mary.
— Un peu d’eau Vous fera du bien, dit-il.
Il ne se trompait pas. Le manque provoque un état grave de déshydratation. Il l’ignorait mais il avait dû le comprendre en voyant les lèvres desséchées et gonflées de la fille.
Elle réussit à absorber quelques gorgées. Puis, tout à coup, elle se tourna sur le côté, posa les pieds sur le sol et, toujours assise, se mit à vomir.
Il lui maintint la tête et se mit à lui parler à mi-voix, d’un ton grave, pour l’apaiser.
A la limite de son champ de vision, je surpris le flanc d’un cheval et une selle, sur la route.
Heller leva la tête. Un garde monté de la police des parcs venait de s’arrêter à une vingtaine de mètres. Il fit pivoter sa monture et resta là, à observer Heller et la Cadillac.
Je me dis : mon vieux Gris, tu aurais vraiment dû faire ton testament parce que cette fois, c’en est fini d’Heller !
Le policier venait de sortir une radio et il se mit à parler dans le micro.
Rapidement, j’augmentai le son.
— … je sais, oui, je suis censé utiliser des numéros pour chaque rapport.
Apparemment, à l’autre bout, le contrôleur devait lui secouer les puces.
Mary essayait en vain de vomir, elle avait maintenant l’estomac vide.
— Mais il n’y a pas de numéro de code pour signaler un impact de balle dans une plaque d’immatriculation ! protestait le policier. Bon, d’accord ! D’accord ! Alors disons que c’est 201 : voiture suspecte !
Heller décida que Mary ne pouvait plus rester sur le siège avant. Il repoussa les bagages à l’arrière et l’y assit.
— Ouais, continuait le policier. Un gamin et une femme. Non, je ne sais pas qui conduisait. Ils étaient déjà garés quand je les ai repérés… Mais non, bon sang ! Je ne vais quand même pas… Mais je suis TOUT SEUL ! Je suis censé surveiller le parc. Je ne suis pas James Bond ! Ces deux gus pourraient très bien être des agents de la CIA… Non ! Les coups de feu effraieraient mon cheval… Eh bien, Envoyez-moi une (bip) de voiture de patrouille, dans ce cas !
Je priai pour qu’Heller se décide à démarrer en vitesse. Mais il était occupé à passer de l’eau fraîche sur le front de Mary. Il avait humecté son (bip) de chiffon rouge d’ingénieur. J’étais tellement agité que j’omis de noter cette violation évidente du Code.
Quelques secondes après, une voiture de police à l’emblème du district de Columbia stoppa à la hauteur du policier à cheval. Deux flics en descendirent et s’adressèrent à voix basse à leur collègue. Je ne parvins qu’à distinguer : « …c’est cette immatriculation de Virginie qu’on nous a demandé d’arrêter. Il faut appeler le QG pour vérifier. »
L’un des deux flics alla jusqu’à la radio. Puis ensemble, séparés de quelques pas, ils se dirigèrent vers la Cadillac.
A cinq mètres, le flic le plus proche dégaina son arme et lança :
— Hé, vous, là ! On ne bouge plus !
Heller se redressa. Il se tenait très droit et je l’implorai : Non, non, Heller ! Ne fais rien ! A cette distance, ils peuvent te descendre ! Et je n’ai toujours pas la plaque !
Le flic agitait son arme.
— D’accord, petit ! Approche et étends-toi sur le gazon ! Sur le ventre !
Heller marcha jusqu’à l’endroit qu’on lui désignait et s’exécuta. Il gardait les yeux fixés sur le flic.
— D’accord. Tu as ton permis ?
Mary surgit en hurlant.
— Il est dans mon sac ! J’ai pris ce gamin en stop ! Cette voiture est à moi !
Cet effort fut trop pour elle et elle s’affaissa sur le siège, le souffle court, les mains sur la poitrine.
Je réalisai qu’elle n’était pas réellement une bonne psychologue. La psychologie, ça consiste à rejeter la suspicion ou la responsabilité sur les autres afin de se protéger ou de les mettre en difficulté – ce qui équivaut à la même chose. Mais, même si son comportement violait toutes les règles du comportement d’un psychologue, je lui fus reconnaissant de cette aide inespérée.
Le premier flic se déporta vers la voiture et finit par trouver son sac et, à l’intérieur, le permis.
— Oh, Seigneur ! gémit Mary à cet instant. Je vous en prie ! Trouvez-moi une dose !
Ce fut comme un choc électrique sur le flic.
— Hé, une morphinomane !
Il fit signe à son collègue de tenir Heller en joue et commença à décharger les bagages. Il voulait trouver la drogue !
Il ouvrit le sac de sport, fouilla un instant, puis le jeta de côté. Il prit ensuite une des valises d’Heller, défit les courroies et leva le couvercle.
— C’est au gamin, geignit Mary.
Le flic plongea une main à l’intérieur et fit entendre un : « Aïe ! (Bip) ! »
Il avait un hameçon triple planté dans la main. Il saignait et suça son doigt. Plus prudemment, il souleva un vieux moulinet et se débattit avec une pelote de fil.
— Des caméras et du matériel de pêche… Doux Jésus ! Mon garçon, on peut dire que tu sais vraiment pas faire tes bagages ! Tu ne sais pas comment tu vas retrouver tout ça.
Il referma la valise.
L’autre flic tenait toujours son arme braquée sur Heller. Il s’empara de l’autre valise d’Heller.
— Bon Dieu ! implora Mary. Trouvez-moi une dose ! Est-ce que personne ne m’entend !
Elle se pencha au-dehors et vomit de la bile.
— Hé ! Des bonbons ! s’écria le flic. C’est dans des bonbons qu’ils ont planqué la came ! (Il se tourna vers son collègue.) Je l’aurais juré qu’il y avait de la came ici !
Avec des gestes plus calmes, il écarta encore quelques hameçons et décrocha un sachet de bonbons. Il l’ouvrit et déplia un bonbon. Avec un canif, il le coupa en deux et goûta du bout de la langue.
Déçu, il jeta le tout sur la pelouse. Alors qu’un écriteau proclamait : Interdiction de jeter des détritus ! Il répéta la même opération avec un autre sachet.
— Merde, des bonbons ! Des vrais bonbons.
— Joe, je pense que s’il y avait de la came là-dedans, cette petite dame ne serait pas en manque.