Il s’approcha d’Heller et leva sa grosse bouille.
— Écoute, tu as entendu parler de George Washington, hein ? (Il leva un doigt tremblant vers l’immense inscription dorée.) Eh bien, J. Edgar Hoover le vaut dix fois ! C’est LUI le véritable SAUVEUR de ce pays ! Parce que sans LUI, le gouvernement ne pourrait pas gouverner !
Il poussa Heller en direction de l’entrée et marmonna entre ses dents :
— Seigneur, on n’apprend plus rien aux gosses, de nos jours !
D’ascenseur en escalier, Cretinsky poussant parfois Heller, ils arrivèrent bientôt dans deux petits bureaux adjacents. Cretinsky fit asseoir Heller dans le premier, avec un : « Assieds-toi ! » tout à fait superflu.
Cassglutch entra. Cretinsky dévisagea durement Heller :
— Tu es dans de sales draps. Tu ferais mieux de ne pas t’imaginer que tu vas pouvoir te tirer d’ici, parce qu’il y a des gardes armés de tous les côtés. Reste tranquille, c’est tout ce qu’on te demande.
Ils passèrent dans le bureau voisin mais la porte resta entrebâillée. Ils murmuraient. Je montai le son. Mais je n’arrivais pas à saisir ce qu’ils se disaient parce que, dans un autre bureau, on tapait sur quelqu’un qui s’était mis à hurler.
Heller pouvait apercevoir en partie Cretinsky par l’entrebâillement. L’agent spécial était derrière un bureau, au téléphone. Cassglutch se tenait derrière lui, attentif, énorme.
— Oui, je veux parler à Delbert John Rockecenter en personne. Ici le FBI… Alors, passez-moi son secrétaire particulier. (Il couvrit le combiné de la main et dit à l’intention de Cassglutch :) Rockecenter est en Russie pour discuter d’un prêt. Les Russes n’ont plus rien à bouffer. (Il reprit sa conversation téléphonique.) Oui, c’est le FBI, à Washington. Nous avons un problème…
Des hurlements s’échappèrent à nouveau du bureau voisin et couvrirent ce qu’il disait. Une fois encore, il commenta à l’adresse de Cassglutch :
— Il vont me passer Mr Trapp, l’un des avocats de leur firme, Flooze et Plank. C’est Trapp qui traite ce genre d’affaire.
Ils attendaient. Puis Cretinsky eut son correspondant au bout du fil.
— Monsieur Trapp ? J’ai une sacrée surprise pour vous. Est-ce que cette ligne est absolument sûre ? Oh, vous l’avez testée ce matin et il n’y a pas d’écoute ? Très bien. Écoutez-moi bien. Nous sommes les agents spéciaux Cretinsky et Cassglutch (il déclina toute une série de numéros d’identification et d’adresses). Vous avez tout noté ?
Apparemment, la réponse fut positive. Cretinsky mit alors les papiers d’Heller devant lui et entreprit d’en donner lecture à Mr Trapp. Date de naissance, études, diplômes…
Vous avez bien tout ? Je voulais seulement qu’il n’y ait pas d’erreur, vous comprenez… Oui, le garçon est ici. Je vais vous le décrire, pour vous donner une preuve… Voilà… Non, non, il n’a parlé à personne. On a fait le nécessaire pour ça.
Cretinsky adressa un sourire ravi à Cassglutch avant d’ajouter :
— Monsieur Trapp, ne vous en faites pas. Mais il est recherché par la police de Fair Oakes, en Virginie, pour voie de fait sur la personne de deux officiers de police. Ils ont été tous deux hospitalisés… Oui, il semble qu’il les ait eus par surprise avec une barre de fer… Oui, ça équivaut à une tentative de meurtre. Il est également soupçonné de vol de voiture, d’excès de vitesse, de refus d’obtempérer. Délit de fuite… Exact. Il aurait aussi été en possession de drogue… Oui. Il y a également délit fédéral pour trafic entre États… C’est ça… Ah oui, et en tant que mineur, il est accusé d’association avec une prostituée notoire… Exact. Il y a aussi la Loi Mann : franchissement des limites inter-États dans des intentions immorales… Exact. Et aussi refus de décliner son identité à un officier fédéral.
Je réalisai qu’Heller pourrait avoir droit à la perpétuité, exactement ce qui avait été prévu pour lui par Lombar.
Apparemment, ça bardait à l’autre bout du fil. Après un moment, Cretinsky reprit :
— Écoutez, monsieur Trapp. Vous êtes le seul à qui nous avons parlé de tout ça. La femme ne dira rien. Nous avons les constats, la voiture, le garçon… Non, aucun journaliste n’a eu vent de l’histoire. Personne n’a entendu son nom à Fair Oakes… Non. Nous sommes les seuls à être au courant.
Maintenant, c’était au tour de Cretinsky d’écouter attentivement Mr Trapp s’exprimer vite et sans détour.
— Oui, monsieur Trapp… Oui, monsieur Trapp… Mais bien entendu…
Le discours n’en finissait pas. Cretinsky eut un sourire méchant à l’adresse de Cassglutch et hocha la tête. Puis il dit :
— Non. Il n’y a aucune copie de ce rapport où que ce soit. La police locale ne sait rien et nous n’aviserons pas le Directeur.
Il acquiesça comme si Trapp pouvait le voir. Puis il redonna tous les détails concernant son identité et celle de Cassglutch. Il termina la communication en disant :
Oui, monsieur Trapp. Et vous pouvez être sûr que le fils de D.J.R. est parfaitement en sûreté avec nous. On ne dira pas un mot à la presse ou à qui que ce soit. Comme toujours, nous sommes totalement dévoués à Delbert John Kockecenter. Monsieur Trapp, vous avez parfaitement compris. Au revoir.
Rayonnant, il reposa le combiné. Cassglutch et lui se mirent à danser autour de la pièce en riant.
Cassglutch déclara :
— Et dire que nous allions prendre notre retraite dans quelques années avec notre maigre pension !
— Oui, il va nous prendre à son service. Il n’a pas le choix !
J’étais abasourdi. Ces deux pourris se servaient de cette affaire pour leur avancement ! Ils faisaient chanter Delbert John Rockecenter ! Et ce qui rendait cette manœuvre encore plus criminelle, c’est que le FBI appartenait pratiquement à D.J. Rockecenter !
Et ce qui rendait tout ça encore plus stupide, c’est qu’ils étaient convaincus de détenir le vrai fils de Delbert John Rockecenter !
Le plan de Lombar prenait un tournant nouveau !
Il y avait un hic, pourtant. Heller n’était toujours pas tiré d’affaire. Je ne comprenais rien à ce qui se passait, mais je savais une chose : d’ici peu, Heller serait mort.
4
Le téléphone sonna et les deux agents pourris cessèrent instantanément leur danse de guerre. Cretinsky décrocha, répliqua brièvement, puis raccrocha.
Ils allèrent retrouver Heller dans le bureau d’à côté. Il était calmement assis, promenant le regard sur les taches de sang qui décoraient le mur. Je doutais qu’il ait entendu la conversation téléphonique aussi clairement que moi et il devait se demander ce qu’ils allaient faire de lui.
— Écoute, Junior, dit Cretinsky, j’ai eu au bout du fil l’avocat personnel de ta famille, Mr Trapp, de Flooze et Plank, à New York. Ton père est en Russie. On le régale, là-bas, et il ne sera pas de retour avant quinze jours.
— Tu dois rester tranquille, Junior, ajouta Cassglutch. Il va falloir attendre un peu avant de partir.
Cassglutch s’installa derrière son bureau et examina les rapports qui encombraient sa corbeille. Je compris alors seulement que ce bureau était le sien et que Cretinsky occupait l’autre. Ils devaient être assez haut placés dans la hiérarchie du FBI pour avoir droit à un bureau particulier.
Cretinsky se dirigea vers la porte.
— Je vais m’occuper de la suite, déclara-t-il à Cassglutch. Tu ne perds pas le gamin de vue. (Il allait sortir quand il se ravisa et lança à Heller :) Hé, ne t’en fais plus pour cette morue. Elle est morte !
J’eus l’impression que mon écran sautait.
— Pourquoi l’avez-vous tuée ? lança Heller.