— La tuer ? Elle est morte pendant son transfert à Georgetown. Crise cardiaque. (Puis, avec une expression de totale innocence, il ajouta :) T’as de la veine qu’elle soit morte dans l’ambulance, sinon t’avais une inculpation de meurtre sur le dos.
— C’est l’héro qui l’a tuée, Junior, ajouta Cassglutch.
— Je voulais savoir… Qu’est-ce que c’est qu’une « dose » ?
Cretinsky secoua la tête en passant dans son bureau.
— Ce gosse est vraiment trop pour moi ! Cass, tu t’en occupes. Moi, je fais le reste du boulot. OK ?
Et il disparut. Avec un geste las, en direction de sa corbeille de courrier, Cassglutch se laissa aller en arrière, fixa Heller d’un regard fatigué.
— Écoute, gamin. Tu ne (bipes) pas ? Tu ne sais pas ce que c’est qu’une dose ? Mais qu’est-ce qu’ils t’ont appris, bon sang, à… (il se pencha sur les papiers d’Heller et ses diplômes)… à l’Académie Militaire de Saint Lee ? A tricoter ? (Il jeta un coup d’œil à sa montre et repoussa sa corbeille de courrier avec un geste de dégoût.) Tu sais qu’on a pas mal de temps à tuer et, comme c’est toi qui sera le chef ici un de ces quatre, je ferais aussi bien de commencer ton éducation pour que tu deviennes un vrai petit Américain ! Allons-y !
Poussant Heller devant lui, Cassglutch descendit une volée d’escalier et traversa plusieurs salles.
— Ne parle à personne, dit-il. C’est moi qui répondrai à toutes les questions qu’on pourrait te poser.
A l’évidence, le bâtiment était gigantesque. Les couloirs n’en finissaient pas. Les chaussures d’Heller faisaient clic-clac sur le sol.
Bon sang, Junior, dit enfin Cassglutch, irrité par ce bruit, pourquoi tu portes des godasses de base-ball ?
C’est plus confortable. J’ai des ampoules.
Ah, je comprends. Moi aussi, j’en ai. Voilà, on y est.
Il s’était arrêté devant une porte marquée Laboratoire de toxicologie. Il fit entrer Heller d’une poussée.
Dans la salle, il y avait des centaines de flacons alignés sur des mètres et des mètres d’étagères. Un technicien était penché sur une table. Il faisait chauffer un mélange. Il y avait près de lui une cuiller et des aiguilles.
— C’est la DEA, la brigade des stups, qui s’occupe du trafic de drogue, fit Cassglutch d’un ton irrité, mais on a quand même notre labo à nous. En fait, c’est nous qui dirigeons le gouvernement et nous sommes parfois obligés de remanier la DEA. Dans ces flacons que tu vois, il y a pratiquement toutes les drogues qui peuvent exister.
— Et vous les vendez ?
Le technicien, inquiet, avait levé la tête.
— Chchtt ! fit-il. (Puis il dévisagea Heller plus attentivement et dit à Cassglutch :) Qu’est-ce que tu fais avec ce (bip) de gosse ici ? On ne fait pas visiter.
Ferme ça, Sweeney !
En grommelant, le technicien retourna à son bec Bunsen.
Tu vois, gamin, reprit Cassglutch, le truc, c’est de reconnaître chaque drogue à son aspect, à son goût et à son odeur. Commence par ici, et continue de flacon en flacon. Lis bien les étiquettes. Mais si jamais tu goûtes, pour l’amour de Dieu, recrache immédiatement ! J’ai pas l’intention qu’on m’accuse d’avoir fait de toi un camé !
Heller parcourut les étagères en faisant ce qu’on lui avait dit. Plusieurs fois, Cassglutch le prit par la peau du cou et l’obligea à se rincer la bouche à un lavabo.
Heller, ce n’était pas surprenant de sa part, faisait des progrès rapides. Mais j’étais inquiet. Il était évident qu’il était leur prisonnier et, connaissant le FBI, il était aussi évident qu’il y avait une entourloupe là-dessous. Stupide, peut-être, mais une entourloupe quand même.
Tiens, tiens, tiens ! fit Heller en soulevant un gros bocal qui contenait une poudre brune. Qu’est-ce que c’est ?
Oh, il n’y a plus d’étiquette. C’est de l’opium, môme.
D’Asie… (Cassglutch se pencha un peu plus près et renifla :) Non. De Turquie.
Normalement, j’aurais dû être horrifié. Mais le choc de ces événements successifs m’avait fait sombrer dans l’apathie.
— Et Afyonkarahisar, ça signifie quoi ? demanda encore Heller, ce qui me fit sursauter.
— (Bip), j’en sais rien, dit Cassglutch. Où est-ce que c’est marqué ?
— Là, sur le côté. C’est à demi effacé.
— J’ai pas mes lunettes. Sweeney, qu’est-ce que ça veut dire, Afyonkarahisar ?
— Le château de l’opium noir, dit Sweeney. C’est en Turquie orientale. Pourquoi ?
— C’est marqué sur ce bocal.
— Vraiment ? Il y a d’autres boules d’opium noir dans le flacon à côté. Et cette substance blanche, au bout de l’étagère, c’est de l’héroïne de même provenance. Oh (bip) ! Voilà que je joue les profs !
Il se replongea dans sa tâche.
— Tu vois, continua Cassglutch d’un ton docte, il existe une fleur qui s’appelle le pavot. Si tu grattes le centre, qui est noir, tu obtiens une espèce de gomme. Si tu la fais bouillir, tu as de l’opium. Ensuite on le traité chimiquement et on obtient de la morphine. Et après, par un autre traitement chimique, on a de l’héroïne. L’héroïne blanche vient de Turquie et d’Extrême-Orient. La brune, du Mexique… Sweeney, où sont ces bouquins sur les drogues ? Je vais y perdre ma salive. C’est idiot.
Sweeney lui montra une armoire et Cassglutch l’ouvrit.
— Oh (bip) ! Ils s’en sont servis comme papier hygiénique ! (Il parut déconcerté un instant, puis plongea la main dans sa poche.) Sweeney, tu veux aller jusqu’au kiosque et me ramener un de ces bouquins de poche sur la drogue ?… Mais qu’est-ce que je fais, moi ? J’allais raquer de ma poche alors qu’on a la banque des États-Unis sous la main ! T’as de l’argent, môme ?
Heller plongea la main dans sa poche et en sortit sa liasse de billets. A la façon dont il le fit, j’eus la confirmation de ce que j’avais soupçonné : il perdait son contrôle. Il réagissait selon un conditionnement préétabli. Les joueurs de Voltar – et il comptait parmi leur nombre, je l’avais appris à mes dépens – ont une certaine façon de manipuler l’argent. Ils insèrent un doigt au centre du rouleau de billets et laissent dépasser les deux extrémités des billets entre leurs doigts de façon à donner l’illusion qu’ils tiennent exactement deux fois plus d’argent.
Cassglutch regarda la liasse.
— Seigneur ! souffla-t-il. Je suppose que c’est ton argent de poche pour t’acheter des sucreries. (Il tendit la main vers la liasse.) Voyons voir… Le bouquin doit coûter trois dollars. On en rajoute deux pour Sweeney. Bon, je prends ce billet de cinq. Non, tu dois certainement avoir faim et Sweeney peut te ramener quelque chose. J’en prends dix. Mais Sweeney et moi, il faut aussi qu’on casse la croûte. Donc, je vais prendre ces deux billets de vingt.
Il lança l’argent à Sweeney dont l’hostilité initiale semblait s’être évaporée, tout à coup.
— Qu’est-ce que tu veux manger, gamin ? demanda-t-il.
— Un hamburger avec de la bière, dit Heller, se souvenant apparemment du régime prescrit par le docteur Crobe.
— Oh, mon garçon ! fit Cassglutch, t’es un filou. Tu sais très bien qu’on peut pas acheter de la bière pour un gosse de ton âge. Tu veux qu’on se fasse arrêter ? Sweeney, tu lui rapportes du lait avec son burger. Pour moi, ça sera un steak sandwich et une bière.
Sweeney disparut et Heller reprit l’exploration des quelque deux cents flacons et bocaux qu’il y avait sur les étagères.
Je m’étais résigné à ce qu’Heller soit au courant de ce que nous faisions à Afyon. Ce qui me préoccupait, c’était la raison pour laquelle ils le retenaient comme ça. Tout ça ne ressemblait guère au FBI. Conclusion : ils tramaient quelque chose. Quelque chose de spécial.