Sweeney revint avec ce qu’on lui avait commandé et, peu après, Cassglutch et Heller étaient de retour dans le bureau. Cassglutch avala son sandwich en deux bouchées et engloutit sa bière.
Heller grignotait son hamburger tout en feuilletant le livre. Le titre était Les Drogues d’évasion et le sous-titre proclamait : « Tout ce que vous devez savoir sur les drogues ! » Il était recommandé par le magazine Psychologie et je me dis qu’il devait par conséquent faire autorité. On y trouvait tout, de l’aspirine aux xylophènes.
Heller, à qui l’idée ne serait certainement pas venue de jouer la comédie comme tout espion qui se respectait, Heller se comporta comme d’habitude et se mit à « lire ».
Ce qui consistait pour lui à digérer une page dans le temps qu’il aurait fallu à un Terrien pour assimiler un mot. Quand il atteignit la dernière ligne de la page 245, il lui restait encore un peu de lait dans son verre. Il mit le livre dans sa poche et but les dernières gorgées.
— Eh, qu’est-ce que tu as ? s’inquiéta Cassglutch. Oh, je comprends : tu es trop nerveux pour lire. (Il regarda sa montre, parut inquiet, puis il lui vint apparemment une nouvelle idée.) Je vais te dire, Junior. Dans ce bâtiment, il y a des visites organisées toutes les heures à peu près. Mais on n’a pas besoin d’attendre. Suis-moi.
Mais pourquoi le retenaient-ils comme ça ? Ils se servaient de la technique « faire traîner les choses sans éveiller les soupçons du sujet ».
Cassglutch précéda Heller jusqu’à la salle d’exposition des armes de gangsters. Moi aussi, ça m’intéressait. Je pourrais peut-être repérer quelques flingues. Cassglutch alla même jusqu’à retirer certaines armes de leur coffret.
— Ce sont toutes des armes chimiques ? demanda Heller.
— Chimiques ? fit Cassglutch en écarquillant les yeux.
— Je veux dire : il n’y en a aucune d’électrique ?
— Ah, ces crétins de gosses ! T’as dû lire un tas de comic books, des machins à la Buck Rogers, hein ? Si tu veux dire que les gangsters ont des pistolets à laser, je te réponds non. Il y a quelques années, un type a essayé de nous vendre des trucs comme ça et je crois qu’il est encore en taule. Elles sont pas légales, petit. Et puis, la poudre, c’est mieux. Regarde ce fusil à canon scié : ça peut te couper un type en deux ! Vraiment en deux, mon gars ! Est-ce que c’est pas formidable ? (Il prit une mitraillette.) Et ça : tu arroses une rue à l’heure de pointe et tu dégringoles au moins une vingtaine de citoyens innocents d’une seule giclée. Très efficace.
Ils passèrent ensuite à diverses scènes d’attaques de banques récentes et Heller s’y intéressa beaucoup. Cassglutch lui montra l’emplacement des caméras de surveillance, lui expliqua comment on marquait les liasses de billets, où étaient les boutons et les systèmes d’alarme et lui dévoila les diverses techniques employées par la police. Il ajouta que le FBI attrapait tous les braqueurs de banque. L’intérêt d’Heller était éveillé à tel point que Cassglutch prit un système d’alarme pour lui montrer les circuits et comment les neutraliser.
— Mais ton papa, ajouta-t-il, s’intéresse énormément à tout ça et j’espère que tu piges tout.
Heller avait tout pigé, comme disait l’autre. Ça ne faisait pas le moindre doute !
Ensuite, Cassglutch lui fit visiter le labo du FBI où l’on voyait toutes les techniques modernes d’enquête scientifique, y compris celles qui étaient inscrites sur le tableau. Ça ne me plaisait guère : on était à la limite des choses que Lombar nous avait interdit d’enseigner à Heller. Je lus soulagé quand ils quittèrent le labo.
La « visite » de Cassglutch n’était certainement pas celle prévue pour le public. Il se permit même d’écarter d’un coup d’épaule quelques touristes pour montrer à Heller quelque chose de spécialement intéressant.
Finalement, ils se retrouvèrent devant « les dix fugitifs les plus recherchés ». Cassglutch fit un cours à Heller sur la façon dont les gens étaient repérés et suivis. Et sur le fait que, bien sûr, le FBI mettait invariablement la main sur eux.
Ensuite il lui montra les gangsters des années 30.
— Ça, lui dit-il, c’étaient les vrais. Rien à voir avec les espèces de femmelettes qu’on trouve de nos jours. C’étaient des vrais de vrais. Et tu ne sais pas à quel point c’était difficile de les avoir. C’est Hoover qui a résolu le problème.
Il désignait un masque mortuaire et un jeu de photos.
— Tiens, prends Dillinger, par exemple. Il n’avait pas de casier judiciaire. Juste une petite charge insignifiante. Mais Hoover en a fait une célébrité.
Il se carra devant Heller et leva un index menaçant.
— Hoover était le plus imaginatif de tous les grands hommes. En vérité (Cassglutch se rengorgea fièrement), il avait un don pour fabriquer des dossiers en béton ! Il inventait tout ! De A jusqu’à Z. Tout était dans sa tête ! Un vrai génie ! Après, il n’avait plus qu’à aller abattre ses victimes ! Dans de glorieuses fusillades ! Un maître, je te dis ! Il nous a tout appris et il nous a laissé ce lourd fardeau et cette magnifique tradition !
Heller agita la main vers les portraits de tous les criminels célèbres.
— Et il a eu tous ceux-là de la même manière ?
— Tous, un par un, déclara Cassglutch fièrement. Et il s’en est pris aussi à la population, alors ne considère pas ce tableau comme complet.
— Hé ! s’écria soudain Heller. Celui-là, il a vraiment l’air méchant !
Cassglutch explosa littéralement.
— Bon Dieu de (bip), gamin ! Mais c’est HOOVER LUI-MÊME !
Il était tellement bouleversé qu’il quitta la salle. Heller lui emboîta le pas dans le clic-clac de ses semelles de base-ball. Brusquement, Cassglutch changea d’idée et lui fit franchir une nouvelle porte. Ils étaient à présent dans une salle de tir !
J’eus une appréhension. Je savais qu’ils préparaient quelque chose. J’espérais qu’ils n’allaient pas abattre Heller sur place !
A l’autre extrémité de la salle, il y avait des cibles. Des revolvers et des casques étaient posés sur le comptoir. Je retins mon souffle. Je priai pour qu’Heller n’aie pas l’idée de s’emparer d’une arme et de se frayer un chemin jusqu’à l’extérieur !
— Où est l’agent chargé de la démonstration ? demanda Cassglutch au vieil homme qui nettoyait les armes.
— Oh… Il n’y a plus de démonstration prévue pour la journée.
Cassglutch obligea Heller à mettre un casque et choisit un revolver. Il vida son chargeur sur les cibles et parut se sentir un peu mieux.
— Je suppose que tu as réussi l’examen de tir au revolver, dit-il à Heller.
— Je n’ai jamais tiré avec ça.
— Ah, l’école militaire ! gronda Cassglutch. C’est bien ce que je disais : tout ce qu’on t’y apprend, c’est à tricoter ! (Mais il n’en continua pas moins l’éducation d’Heller.) Voici un Colt .357 Magnum. Il crache des balles qui peuvent traverser un bloc-moteur de voiture.
Il montra à Heller comment basculer le chargeur, le vérifier, le charger, et même comment porter l’arme sur lui. Il choisit ensuite un Colt .45 de l’Armée et répéta sa démonstration.
Il regarda sa montre et fronça les sourcils. De toute évidence, il devait retenir Heller encore un peu plus longtemps.
— Tu sais quoi, Junior ? Je vais te faire une démonstration de tir. Tout d’abord, je jette un coup d’œil sur l’affiche d’un suspect, là-bas. Ensuite, plusieurs cibles vont surgir et il faudra que j’identifie le suspect et que je lui tire une balle en plein cœur. Si ce n’est pas le bon type, j’ai droit à une autre chance.