Il prit une affiche, la regarda brièvement. Puis il dégaina son arme professionnelle. Le technicien appuya sur divers boutons. Des photos surgirent. Cassglutch fit l’eu. Il se trompa d’homme.
— Cass, je t’ai déjà dit de consulter un ophtalmo, dit le vieux.
— Ta gueule. Refais-moi ça, dit Cassglutch.
Il serrait la crosse de son revolver à deux mains. Il visa longuement. Et il tira en plein dans la cible.
— A toi, Junior. Tu vas voir : c’est pas si facile.
Par tous les Dieux, tout ce qu’il restait à faire à Heller, c’était de les abattre tous les deux et de se tirer. C’est la solution préconisée dans tous les manuels.
Il regarda une affiche avant de la reposer. Les cibles montèrent. Il tira et il eut celle qu’il fallait, en plein centre. Rien de surprenant pour un champion d’éclateur de la Flotte.
— Non, non, non ! s’écria Cassglutch. Seigneur ! On n’appuie jamais sur la détente avant que l’arme soit à hauteur des yeux. Mais ce n’est pas de ta faute : tu es nerveux. Et commence pas à frimer sous prétexte que tu as fait mouche. C’était un coup de pot. Ça n’arrive jamais dans les vraies fusillades. Regarde, il faut tenir ton flingue avec les deux mains. Et écarter les jambes. Je vais te laisser une deuxième chance. Murphy, vas-y : appuie !
Heller, tant bien que mal, fit ce qu’on lui avait dit. Et il toucha à nouveau la bonne cible. En plein dans le mille.
— Tu vois ? fit Cassglutch. Voilà ce qui arrive quand on a un bon instructeur. Tu veux essayer ce Colt de l’Armée ?
Heller s’entraîna avec tout un assortiment d’armes et, finalement, Cassglutch, après avoir consulté sa montre, déclara avec un soupir de soulagement :
— Bon, il est temps de retourner à mon bureau.
Ils quittèrent le stand de tir mais Cassglutch prit le chemin le plus long pour faire à Heller un cours sur le pouvoir et la noblesse du FBI. Il ajouta que le FBI régnait sur le monde entier. Mais ce n’était qu’une comédie destinée à masquer ce qu’ils préparaient. Je savais que le piège était prêt.
5
Cassglutch, quelque peu essoufflé après son cours sur les mérites du FBI, avait à peine regagné son bureau lorsque le téléphone de Cretinsky sonna. Cassglutch désigna un siège à Heller en lui faisant le signe que les agents du FBI utilisent pour forcer leurs chiens à s’asseoir, aux ordres.
Je n’eus pas besoin de monter le son, cette fois.
— Cassglutch, brailla-t-il. (Puis, d’un ton soudain extrêmement poli, il continua :) Mais non. Vous pouvez me parler. Je suis le collègue de l’agent spécial Cretinsky. Je crois qu’il vous a donné mon nom. (Il prit un bloc-notes et se mit à écrire avant de reprendre :) Oui, monsieur Trapp Tout va bien de notre côté… On est en pleine forme… Non, il n’a parlé à personne… Oui, monsieur Trapp… Merci, monsieur Trapp.
Et il raccrocha.
A cet instant, Cretinsky entra, et Cassglutch lui parla, brièvement.
Ils placèrent alors Heller dans un autre fauteuil et s’installèrent devant lui. Cretinsky alluma une lampe de flood qu’il braqua droit sur le visage d’Heller.
— D’abord à moi, déclara Cretinsky. Junior, on a dit aux gens de Virginie qu’une Cadillac défoncée avec ta plaque d’immatriculation avait été découverte dans le Maryland. Et aussi qu’il y avait à l’intérieur un cadavre calciné et non identifiable correspondant à ton signalement. Les gens mêlés à cette affaire n’ont pas ton nom. La fille est morte. Bref, tu es libre. Donc, ne mentionne plus jamais cet incident, autrement on passera pour des menteurs. Tu comprends ? ajouta-t-il d’un ton sévère.
Heller était ébloui par la lampe. Mais je compris soudain avec soulagement qu’ils n’étaient pas en train de l’interroger. Ils lui donnaient un briefing ! La lampe, c’était juste de la déformation professionnelle !
— Voilà ta carte d’immatriculation, dit Cretinsky. A présent, tu es du district de Columbia. Le numéro de série du moteur ainsi que celui de la carrosserie ont été changés. Tout est à ton nom à présent. On sait que c’est toi qui as payé le vendeur, au départ, alors ne te mets pas dans la tête qu’on est en train de faire quelque chose d’illégal. OK ?
Heller prit la carte. Une petite étiquette était agrafée en haut :
A toute police : en cas de contact avec le sujet, appelez les Agents Cretinsky et Cassglutch, du FBI, DC, exclusivement.
— On ne s’occupe pas de l’assurance, poursuivit Cretinsky, mais si jamais tu as un accident, avec le nom que lu portes, on pourrait te saigner à coups de dommages et intérêts. Alors, conduis prudemment. Fini les poursuites à deux cents à l’heure. Compris ?
Heller hocha la tête.
— Voilà ton permis.
Heller le prit et vit qu’il avait, lui aussi, une petite étiquette :
A toute police : en cas de contact avec le sujet, appelez les Agents Cretinsky et Cassglutch, du FBI, DC, exclusivement.
Je compris tout à coup ce qu’ils avaient fait : ils avaient placé des « plaques de poursuite » sur la Cadillac. Lorsqu’on interrogerait les ordinateurs de la police sur ces plaques, ils diraient : « Ce véhicule est sous la surveillance du FBI. S’il est repéré, signalez la chose aux agents Cretinsky et Cassglutch, du FBI, à Washington, DC. » Le FBI avait un mouchard sur la voiture maintenant !
— Et maintenant, dit Cretinsky, je te rends tes papiers.
Il tendit à Heller son certificat de naissance, ses attestations et ses diplômes. Heller mit le tout dans sa poche.
Cassglutch se leva pour aller prendre une vieille carte routière de l’Octopus Oil Company dans un tiroir encombré. Il se rassit.
— Bien, fit-il en inscrivant des numéros de téléphone. MrTrapp voulait s’assurer que tu avais de l’argent et je lui ai dit que tu en avais. Il a dit aussi que tu serais sans doute fatigué : il se préoccupe beaucoup de ta santé. Il faut donc que tu descendes au motel Howard Johnson de Silver Spring, dans le Maryland. Tu sors d’ici, tu remontes la Seizième Avenue, tu franchis la limite du district et le motel est tout de suite de l’autre côté, vu ?
Heller étudiait la carte. Je sus brusquement pourquoi ils l’avaient retenu. Ce n’était pas à cause du FBI, mais de Mr Trapp. Il avait arrangé un coup quelque part sur la route ! J’essayai frénétiquement d’imaginer où et dans quelles conditions Heller allait mourir.
Heller avait tout repéré. En fait, il devait avoir le réseau routier de la Côte Est inscrit dans la tête, maintenant.
— Parfait, reprit Cassglutch. Maintenant, il paraît que quelques journalistes ont eu vent de ta décision de refuser de rentrer à la maison cet été. Une histoire idiote selon laquelle tu aurais dit que tu voulais vivre ta vie. T’engager peut-être dans une équipe de base-ball ou un truc de ce genre. Mr Trapp exige donc qu’en aucun cas tu ne descendes dans un motel ou un hôtel sous ton vrai nom parce qu’il veut que rien ne filtre jusqu’à ce que tu te sois réconcilié avec ta famille et que tu aies parlé à ton père qui, pour le moment, est à l’étranger. Compris ?
— Je ne dois pas me servir de mon vrai nom, répéta Heller. Compris.
Oh, ce (bip) de Trapp ! Il savait très bien qu’il n’existait pas de Delbert John Rockecenter Junior ! Il allait éviter tout écho dans la presse en liquidant l’imposteur, tout simplement ! Rockecenter disposait certainement de tous les moyens et il n’allait pas perdre de temps. Mais comment allait-il s’y prendre ? Et où ?