— Bien, fit Cassglutch. Demain matin, tu prendras l’US 495, l’autoroute périphérique, et tu tourneras sur la gauche pour enfiler l’US 95. Tu la suivras à travers tout le Maryland, puis à travers le Delaware jusqu’ici et là, tu tourneras à droite et tu prendras l’US 295, tu traverseras le Delaware et tu te retrouveras sur l’autoroute à péage du New Jersey. Après, tu continueras. En fait, t’auras pas le choix, vu qu’y a pas de sorties. Maintenant regarde : là, juste au nord de Newark, l’autoroute se partage. Vu ? Il y a un motel Howard Johnson juste ici. (Il fit un X sur la carte.) Tu devras y être aux environs de seize heures trente. En tout, le trajet ne devrait te prendre que quatre heures. Et pas d’excès de vitesse ! En arrivant au motel, ne t’inscris pas. Va directement dans la salle à manger, assieds-toi et commande un repas. Un vieux serviteur de la famille t’attendra et c’est lui qui te conduira chez toi. Tout est clair ?
Heller répondit que oui, tout était clair.
— Mr Trapp a dit aussi que tu ne courais aucun danger et que tu ne devais rien faire de stupide. En fait, il a précisé que Slinkerton te suivrait constamment et que tu n’avais pas à avoir peur.
— Slinkerton ? demanda Heller.
— Oui. L’Agence de Détectives. Celle dont ton père utilise les services. La plus célèbre de tout le pays. Tu ne les verràs jamais, mais ils seront toujours là. (Cassglutch eut un rire soudain.) Je pense qu’il veut s’assurer que tu ne vas pas faire une autre fugue, même si tu rencontres d’autres greluches !
— On va à la voiture, maintenant ? demanda Cretinsky.
Ils descendirent jusqu’au garage du FBI. La Cadillac était bien là. Heller ouvrit le coffre et vit que ses bagages n’avaient pas été touchés. Il jeta un coup d’oeil sur les nouvelles plaques DC, puis s’installa au volant.
— Au revoir, Junior, fit Cretinsky.
— Merci, dit Heller. (Est-ce que je n’avais pas perçu une note d’émotion dans sa voix ?) Merci de m’avoir permis de rentrer dans le droit chemin.
Cassglutch se mit à rire.
— Junior, garde tes remerciements pour le jour où tu toucheras le fric de papa.
Ils explosèrent de rire, à la façon américaine qui consiste à parler devant les enfants comme s’ils n’étaient pas là, et Cretinsky dit à Cassglutch :
— Cass, c’est un bon garçon. Un peu fou, mais bien.
— Ouais. On sent qu’il tient de la famille. Mais tous ces gosses, de nos jours, sont beaucoup plus dociles qu’on l’était à leur âge.
Ça les fit mourir de rire et ils agitèrent la main tandis que la Cadillac s’éloignait.
Je n’attendis pas de voir Heller se débattre dans la circulation de l’heure de pointe à Washington. Je me ruai dans le tunnel qui conduisait au bureau de Faht. Il est très long et j’avais le souffle court quand je poussai la porte dérobée.
— Il faut que je contacte Terb ! criai-je.
Faht ouvrit un tiroir et me tendit un rapport. C’était la transcription de leur liaison radio quotidienne. Avec l’hyperbande, la vitesse de communication était de cinq mille mots/seconde. Mais le message contenait beaucoup moins de cinq mille mots. Il était très succinct. Heller avait eu son certificat de naissance, il avait rossé deux flics, Terb l’avait retrouvé à Lynchburg grâce aux mouchards. Ensuite Heller s’était rendu à Washington, où il avait été arrêté par le FBI et il était à présent entre leurs mains, sans doute sur le point d’être emprisonné comme prévu.
Tu parles ! J’en savais drôlement plus long que Terb et Raht !
— Il faut que je contacte nos gens ! hurlai-je à la face de Faht.
Heller allait être tué ! Demain ou dans deux jours. Et je n’avais pas la plaque de décodage ! Il fallait absolument que j’ordonne à Terb d’aller dans ces chambres de motel et de fouiller les bagages d’Heller !
Faht haussa les épaules.
— Ils ne disposent pas de récepteur à imprimante. Ils sont trop gros et vous n’avez pas donné d’instructions pour qu’ils en aient un.
Oh, mes Dieux ! Je m’affalai sur une chaise. Le pire était que je ne pouvais rien dire à Faht ou à qui que ce soit. Ils ne devaient surtout pas savoir comment j’étais au courant, autrement ils pourraient s’en mêler et faire n’importe quoi !
— Je peux leur faire passer le message à New York, reprit Faht d’un ton conciliant. S’ils n’ont plus d’argent, ils se présenteront sûrement au bureau de New York à la fin de la semaine.
Mais ils ne risquaient pas d’être à court. Ils avaient de l’argent à la pelle !
J’étais au moins certain de trois choses. Un : Trapp ferait exécuter Heller, quels que fussent ses plans. Deux : Soltan Gris serait exécuté si cela arrivait. Trois : la population de la Terre serait anéantie si la communication entre Voltar et Heller était coupée et, jusqu’à preuve du contraire, je faisais partie de cette population !
J’étais sur le point de demander à Faht s’il y avait une bonne entreprise de pompes funèbres à Afyon. Je voulais au moins des funérailles décentes. Mais, au moment d’ouvrir la bouche, je me dégonflai.
Je repris péniblement le long, long chemin du retour par le tunnel. Mon avenir était encore plus sombre que ce tunnel et, tout au bout, il n’y avait pas de chambre pour moi. Non, rien qu’une tombe, la tombe d’un inconnu.
6
Sans le moindre espoir, je regardai Heller entrer dans le motel Howard Johnson de Silver Spring, Maryland. J’aurais normalement dû être soulagé car cela signifiait qu’avec un peu de chance je pourrais bientôt interrompre pendant quelques heures ce marathon de surveillance sans sommeil qu’il m’avait fait subir.
Bien sûr, il ne regardait pas derrière lui comme il aurait dû le faire. Et il n’inspecta pas le comptoir ni le hall d’entrée pour détecter une présence suspecte. Non. Il ne prenait aucune des précautions que tout agent prend normalement.
Il s’approcha en cliquetant des talons et demanda une chambre pour la nuit. Il régla trente dollars et inscrivit son numéro d’immatriculation, bien lisiblement, sur le registre. Bien sûr, il ne fit pas la moindre tentative pour le trafiquer ou rendre l’inscription indéchiffrable. Puis il fit quelque chose qui me rendit ivre de rage.
D’un geste noble, il signa « JOHN DILLINGER ! » Il ajouta même un point d’exclamation ! Il en avait appris un rayon au quartier général du FBI ! John Dillinger avait été l’un des plus célèbres gansters des années 30 ! Sacrilège !
Il lança ses valises dans la chambre avec désinvolture, comme s’il n’avait pas le plus petit souci au monde. Puis il prit une douche et sortit. Sans même jeter un regard aux ombres alentour. Il fit le tour du bâtiment et entra dans le restaurant.
Il s’assit à une table. Une serveuse d’âge mûr s’approcha pour lui dire qu’il ne devait pas s’asseoir là. Elle le fit s’installer dans un autre box, devant un grand mur blanc. Elle régla ensuite la lumière jusqu’à ce qu’il soit violemment éclairé. Et il n’eut même pas conscience que c’était presque comme si elle traçait une cible sur lui ! Non, il était occupé à lire le menu d’un air perplexe. Les menus des Howard Johnson sont pourtant sans mystère : tous les mêmes, avec les mêmes chiffres et les mêmes photos, de la Côte Est à la Côte Ouest.
La serveuse avait disparu un instant, mais elle était de retour. Elle lui ôta sa casquette de base-ball et la posa à côté de lui en disant :
— Les jeunes gentlemen ne mangent pas avec leur chapeau sur la tête.
— Je vais prendre une glace au chocolat, dit-il.
Elle resta imperturbable.
— Vous allez prendre le numéro 3. Salade verte, poulet frit, patates douces et biscuits. Et si vous mangez tout, on reparlera de votre glace au chocolat.