Croyant qu’Heller allait protester, elle ajouta :
— J’ai des fils et vous vous ressemblez tous. Vous ne comprenez pas qu’il faut bien manger pour grandir !
Elle ne m’abusait pas. Elle voulait tout simplement désigner Heller à quelqu’un. Désespérément, je me demandai si ce serait une balle, un couteau ou même de l’arsenic dans le poulet. Ou alors, me dis-je avec un rien d’espoir, elle n’était là que pour qu’on l’identifie. Mais, en tout cas, elle avait fait du bon boulot et elle jouait merveilleusement son rôle de serveuse. On sait reconnaître un bon agent dans notre métier.
Le repas arriva. Heller regarda autour de lui pour voir ce que ses voisins mangeaient. Il parut rassuré et se mit à manger. Il réussit même à se servir correctement de ses couverts et il mangea le poulet avec les doigts, chose qu’il n’aurait jamais faite sur Voltar ! Mais, s’il assimilait très vite la culture locale, il commettait aussi des erreurs. J’avais déjà réalisé cela à Washington. Il s’exprimait à présent avec un accent Ivy League. Il semblait croire qu’il avait quitté le Sud, ce qui n’était pas le cas. Le Maryland est aussi sudiste que le poulet frit. La Nouvelle-Angleterre se trouve au nord de New York. Il était d’une incroyable maladresse.
Il avait fini son repas et s’essuyait les doigts et la bouche quand son attention fut attirée par un mouvement de l’autre côté de la salle. Il était difficile de bien voir avec cette lumière violente qui lui arrivait en plein dans les yeux. On ne discernait qu’une ombre.
Je me figeai. Le personnage levait quelque chose devant son visage. Un revolver ?
Il y eut un éclair bleu, très bref !
Mon écran devint blanc.
Puis je vis des points noirs. Je ne voyais plus ce qu’Heller voyait. Si toutefois il voyait encore quelque chose.
La scène s’éclaircit. Les points noirs disparurent. Heller était toujours assis. Il n’y avait plus personne en face de lui.
La serveuse s’approcha.
— Regardez-moi ça. Il a tout mangé. Vous êtes un bon garçon qui a mérité sa glace au chocolat.
— Cet éclair, c’était quoi ? demanda-t-il.
— Oh, c’est la lampe de la caissière qui a pété. Ça vous a fait mal aux yeux ?
Avec une attention toute maternelle, elle régla les lampes pour qu’elles ne l’éblouissent plus. Et en effet, là-bas, la caissière remplaçait sa lampe.
Heller avala sa glace, régla la note en laissant un pourboire généreux et regagna sa chambre dans le cliquetis de ses talons, toujours, bien entendu, sans inspecter les recoins d’ombre. Un idiot parfait !
Il entra dans sa chambre sans pousser la porte avec violence, sans plonger au ras du sol. Il ne vérifia pas non plus ses bagages pour voir si on ne les avait pas visités.
Il se contenta de régler l’air conditionné – sans vérifier l’éventuelle présence d’une capsule de gaz –, s’assit dans un fauteuil et prit un livre sur les drogues.
Ce qu’il fit ensuite me plongea dans un conflit d’idées. D’un côté, il ne FALLAIT PAS qu’il soit tué avant que j’aie la plaque. De l’autre, il FALLAIT qu’il soit tué s’il comprenait à quoi servait la base de l’Appareil sur la Terre.
Il se leva et prit deux cendriers. Il versa le contenu de sa poche droite dans le premier et celui de sa poche gauche dans le second. Il transportait DE LA DROGUE !
Je ne comprenais plus. Et puis je réalisai qu’il l’avait prélevée dans les deux flacons « turcs », sur l’une des étagères du labo du FBI !
Il ouvrit une valise et en sortit une petite fiole. Il n’y avait dedans que quelques grains de poudre. Une autre encore, toujours avec une quantité minime.
Mais alors ? Quand le flic avait fouillé ses bagages dans le district de Columbia, ils contenaient bel et bien de la drogue ! En quantités infinitésimales, certes, mais c’était quand même de la drogue ! D’où venait-elle, celle-là ?
Il examina les fioles. Puis il versa le contenu de la première dans un cendrier, et celui de la seconde dans l’autre.
Il s’approcha de la lampe et porta un cendrier à hauteur de son regard.
Les granules devinrent ÉNORMES sur l’écran !
De l’opium turc !
Il répéta son manège avec l’autre cendrier.
De l’héroïne turque !
Il se dirigea alors vers la porte-fenêtre, qui donnait sur un perron, et l’ouvrit après avoir quelque peu tâtonné.
Il prit une boîte d’allumettes et en craqua une. Il la posa dans le cendrier. Bien sûr, l’opium se mit à brûler et à fumer terriblement.
Heller toussa et recouvrit le cendrier d’un dessous-de-plat en plastique.
Il alluma l’héroïne de la même manière.
Il toussa encore et couvrit le cendrier.
Pendant un instant, la pièce parut tanguer sur mon écran. Naturellement. Il avait pris coup sur coup une bouffée d’opium et une d’héroïne.
Il sortit et inspira profondément l’air frais. Puis il courut sur place en respirant bruyamment. Et l’image redevint stable.
Il regagna la chambre et jeta le contenu des cendriers dans les toilettes, tira la chasse, nettoya les fioles et les cendriers, épousseta soigneusement le fond de ses poches et remit tout en place.
Il vérifia consciencieusement qu’il né restait pas la moindre trace.
Mais, tout bien considéré, ç’avait été une performance d’amateur. Aucun drogué n’aurait gaspillé comme ça une marchandise aussi précieuse. On peut certes brûler l’héroïne et respirer la fumée mais c’est du gaspillage. Pour en tirer le maximum, il faut la prendre en injection intraveineuse.
La nuit était probablement chaude, mais il laissa la porte-fenêtre ouverte. Il se mit ensuite en quête de quelque chose à faire et opta pour la lecture de L’Art de la pêche à l’usage des débutants, qu’il acheva rapidement pour enchaîner sur L’Art du base-ball à l’usage des débutants.
Il n’était pas encore huit heures. Heller s’intéressa à la télévision. Il alluma le poste et l’image apparut sur l’écran. Mais il continua à tourner les boutons. Finalement, il réussit à tout dérégler puis retrouva l’image. Je ne comprenais pas quel défaut il trouvait à ce poste. Tout marchait, image et son.
Avec des gestes impatients, il recommença. Un écriteau prévenait qu’en cas de panne de la télévision, il fallait appeler la réception. Heller tendit la main vers le téléphone, se ravisa et se laissa tomber dans le fauteuil. Il s’adressa au téléviseur :
— D’accord. Tu es le premier visionneur que je n’arrive pas à régler. Tu me caches ton contrôle de relief. Je te regarderai quand même !
Un film commençait. Le titre en était Le FBI.
Il regarda jusqu’au bout les poursuites en voitures, les mitraillages, les accidents. Le FBI liquida tous les agents rouges d’Amérique. Puis toute la Mafia. Puis l’ensemble du Congrès. Heller était impressionné, visiblement. Il bâillait sans cesse, ce qui, psychologiquement, est le signe certain d’une montée de tension puis de son relâchement.
Suivirent les informations locales de Washington et du district. Des Blancs avaient été attaqués. Des Noirs avaient été attaqués. Des Blanches avaient été violées. Des Noires avaient été violées. On avait tué des Blancs. On avait tué des Noirs.
Ils ont une loi, en Amérique, qui veut que la télévision traite de tout impartialement, sans parti pris, ce qui fait que, sur le plan racial, le programme était plutôt équilibré.
Il n’avait pas été fait la plus petite mention de l’incident du Potomac Park. Il n’y avait pas eu un mot à propos de Mary Schmeck, droguée, morte pendant son transfert à l’hôpital. De telles morts sont si communes que personne ne les évoque.