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Heller soupira et éteignit la télé.

Il alla se coucher.

En Turquie, il était six heures du matin. Moi aussi je décidai qu’il était temps de me coucher. Mais je ne trouvai pas le sommeil. Heller n’avait pas mis la chaîne de sécurité de sa porte, pas plus qu’il n’avait fermé la porte-fenêtre. Il n’avait pas d’arme sous son oreiller.

On allait l’attaquer. C’était sûr. Trapp avait prévu quelque chose. Il n’y avait pas le moindre doute à cet égard. Mais ce serait pour QUAND ?

J’étais enchaîné à un crétin qui m’entraînait tout droit vers ma mort ! Je partirais peut-être anonyme et dans l’indifférence générale comme Mary Schmeck. Cette pensée m’attrista.

7

Pour un homme qui était sur le point d’être abattu, Heller, le lendemain matin, était particulièrement détendu.

Il y avait un petit bourdonneur sur mon écran, qui se déclenchait quand la réception s’intensifiait. Si l’on n’oubliait pas de le régler, et je n’avais pas oublié ! A deux heures de l’après-midi, je fus arraché à mon sommeil. Dans le Maryland, il était sept heures du matin et Heller prenait sa douche. Au moins, il était encore vivant, quoique je doutais que ce fût pour longtemps.

Il s’ébrouait sous le jet. Sa passion pour la propreté, typique des gens de la Flotte, me portait sur les nerfs. J’étais sûr qu’il faisait aussi chaud en Turquie qu’à Washington. Je n’avais pas l’air conditionné et j’étais certainement plus sale, en sueur et fatigué que lui, pourtant, je n’avais pas pris de douche, moi ! Ce type était fou.

Je sortis, attrapai un des garçons par une oreille, le traînai vers la cuisine et, peu de temps après, j’étais de retour devant mon écran, me gavant de kavun – une variété de melon – arrosé de kahve, autrement dit de café, une boisson voisine du s’coueur chaud. J’étais tellement pris par ce qui se passait sur l’écran que j’oubliai de mettre du sucre et de boire régulièrement de l’eau minérale entre chaque gorgée de café, ce que l’on est censé faire en Turquie. Je ne pris conscience de la chose que lorsque mes nerfs déjà à vif se mirent à vibrer encore plus fort. Je mis du sucre dans ma tasse et engloutis rapidement un quart d’eau fraîche. Mais mes nerfs étaient toujours secoués.

Car c’était atroce d’observer ce que faisait Heller. Ou plutôt, ce qu’il ne faisait pas !

Il ne vérifia pas ses bagages. Il en sortit tout simplement du linge et des chaussettes de rechange et s’habilla, m’interdisant de regarder de plus près dans ses valises.

Bien entendu, quand il sortit, il n’inspecta pas le hall. Il regardait à peine en tournant dans les couloirs. Dans le parking, évidemment, il ne s’inquiéta pas de la présence possible de véhicules nouveaux. En entrant dans le restaurant, il ne jeta pas le moindre coup d’œil autour de lui. Avec désinvolture, il alla s’installer dans un box.

Une jeune fille avec une queue-de-cheval s’approcha.

— Où est la dame âgée qui m’a servi hier soir ? lui demanda-t-il.

A l’évidence, ce crétin avait fait une sorte de fixation maternelle !

La fille à la queue-de-cheval et à l’air stupide alla s’enquérir auprès du directeur ! Elle revint bientôt.

— Elle était ici à titre temporaire. Vous n’avez pas idée du brassage de personnel dans ces chaînes de motels. Qu’est-ce que vous prendrez ?

— Une glace au chocolat, dit Heller. Pour commencer. Ensuite… c’est quoi, ça ?

Il montrait une photo sur le menu.

— Des gaufres, dit la fille. Des gaufres, c’est tout.

— Alors donnez-m’en cinq. Et trois tasses de s’cou… de café.

Je pris note de cette bévue. Bien qu’il fût évident qu’il arrivait à imiter les accents de ses interlocuteurs, il avait failli violer le Code. Quand j’aurais enfin la plaque, tout ça servirait à le faire pendre haut et court !

Elle revint bientôt avec une énorme glace au chocolat bien dégoulinante et il n’en fit qu’une bouchée. Puis elle apporta les gaufres, dans cinq assiettes séparées, et il les liquida aussi vite que la glace. Ensuite, vinrent les trois tasses de café. Il y déversa le contenu du sucrier et les vida l’une après l’autre.

La fille tournait autour de lui. Elle retardait le moment de lui donner sa note.

— T’es mignon, comme mec, dit-elle. C’est bientôt la rentrée d’automne. Tu vas rentrer à la fac du coin ?

— Non, je suis seulement de passage.

— Oh (bip) ! fit-elle, et elle s’éloigna.

Elle lui rapporta la note. Elle avait maintenant un air glacé et hautain et elle n’avait absolument rien oublié sur l’addition. Même le dollar de pourboire n’y fit rien. Quand il quitta la table, sa voix se fit entendre, nette et claire :

— Pourquoi j’arrive jamais à tirer le bon numéro ?

Heller s’adressa à la caissière :

— Je crois savoir que votre lampe a éclaté hier soir.

— Laquelle ?

— Celle-ci, fit-il en tapotant la lampe.

La caissière interrogea son directeur, qui était occupé à recharger le distributeur de cigarettes et qui dit :

— Ah, oui. C’était le fusible extérieur. Mais elle n’a pas sauté. Quelqu’un a viré le fusible.

Heller acheta toute une rame de journaux et regagna sa chambre. Je pris conscience que je venais de manquer une occasion en or. Je maudis Raht et Terb. Ils devaient être dans un rayon de trois cents kilomètres, sinon je n’aurais pas eu d’image. Ils n’avaient que les mouchards placés dans ses vêtements et ses bagages pour garder sa trace. Je les aurais bouffés ! Pourquoi Diables n’avaient-ils pas exigé un récepteur à imprimante ! Oui, bien sûr, je savais que c’était illégal pour eux de transporter plus que l’habituel émetteur qui ressemblait à un petit réveil. Mais ils auraient dû dire : « Rien à (biper) des règlements ! Ce qui compte, c’est servir Gris ! »

Mais non ! Quel duo de (bips) j’avais là ! Ils avaient loupé une occasion magnifique de fouiller les bagages d’Heller ! Sans cette (bip) de plaque, je n’en aurais pas été là !

Il sortit une brosse à dents tournoyante, remplit le réservoir de dentifrice et se brossa les dents. J’étais tellement perturbé par cette histoire de bagages que je faillis ne pas noter cette authentique violation du Code. Son obsession de propreté, en tout cas, finirait par causer sa perte. Personnellement, je n’ai pas de brosse tournoyante : elles coûtent trois crédits.

Une valise à chaque main, son sac de sport sous un bras, les journaux sous l’autre, il se dirigea vers sa voiture.

Croyez-vous qu’il la passa au peigne fin pour voir si on n’y avait pas placé une bombe ? Que non ! Il rangea ses bagages à l’arrière, posa les journaux sur le siège avant et démarra. J’avais brusquement baissé le son de crainte qu’il n’y ait une explosion.

Il remonta l’US 495, lentement, prit la 95 et, à 80 à l’heure, s’engagea dans le vert paysage forestier du Maryland. Il était tellement perdu dans l’admiration du panorama qu’il ne se donnait même pas la peine de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur pour voir si on le suivait. Mais cette beauté naturelle était traîtresse. La mort l’attendait quelque part sur la route !

Il entra dans le Delaware, dévorant des yeux la moindre grange nue. Je me demandais pourquoi il observait avec autant d’attention tous ces bâtiments d’élevage de poulets avec leurs grands panneaux. Impossible à des flingueurs de s’y dissimuler. Et puis, tout à coup, un camion qui portait en lettres aveuglantes la mention Société des poulets du Delaware le doubla et surgit devant lui. Il le rattrapa et roula presque pare-chocs contre pare-chocs pendant un moment. Le camion était plein de poulets vivants et Heller était fasciné.