Cinq magasins ont été soufflés par l’explosion.
L’inspecteur Bulldog Grafferty, chargé de l’enquête, a fait aujourd’hui une déclaration soigneusement préparée : « C’était un véhicule de valeur. La bombe a été placée de façon experte. Un travail de pro. Le Boyd’s avait exigé que la voiture soit protégée par un Tilt et cinq autres systèmes d’alarme indépendants.
« La seule personne qui sache piéger une voiture de cette façon est Bang-Bang Rimbombo.
« Bang-Bang est un ex-expert en démolition des Marines, survivant de la dernière guerre.
« On lui a attribué de nombreuses voitures piégées dans le passé, bien qu’on n’ait jamais réussi à l’inculper,
« Bang-Bang est un membre important du célèbre gang Corleone que Muck Hack a souvent dénoncé dans ses innombrables articles.
« La pègre de New York et du New Jersey est sous les ordres de la charmante et très entreprenante Babe Corleone, ex-compagne de feu « Saint Joe » Corleone.
« Il est bien connu qu’il avait été surnommé “Saint Joe” parce qu’il a toujours refusé de se livrer au trafic de la drogue, et que Faustino “la cravate” Narcotici a fait de fréquentes incursions dans les anciens territoires de Corleone à Manhattan.
« Donc, il y avait bien un motif pour que Bang-Bang pose cette bombe. L’expertise fait apparaître son style sans le moindre doute.
« Si Bang-Bang n’a pas été arrêté, c’est parce qu’il n’a pas fini de purger sa peine à Sing Sing et qu’il ne sortira que demain. Au moment de l’explosion, il était encore en prison.
« Plusieurs commerçants ont été placés en état d’arrestation pour avoir autorisé le stationnement du véhicule à cet endroit de la 34e Rue.
« Néanmoins, on peut considérer l’affaire comme classée. »
C’est son secrétaire de rédaction et sa vieille Ford qui succèdent à Mucky Hack.
Vraiment, je ne voyais pas quel intérêt Heller pouvait trouver à cette histoire. Lui qui lisait à toute vitesse, comment se faisait-il qu’il passe dix minutes sur cet article ?
Mais, pour être honnête, mon irritation venait peut-être du fait qu’il gardait obstinément le journal plié. Il y avait une bande de Bugs Bunny dont je ne voyais qu’une moitié : Bugs avait mis Elmer Fudd dans un bain de jus de carotte mais, comme je ne pouvais pas discerner le début, il m’était impossible de savoir comment Elmer s’était retrouvé dans une telle situation. Peut-être était-il tombé malade ? Ou peut-être le bain avait-il été un piège préparé par Elmer et dans lequel il était lui-même tombé ? Malheureusement, je n’avais aucun moyen de demander à Heller de déplier la page pour que je puisse lire. C’était affreusement frustrant !
Finalement, il regarda sa montre. Mes Dieux, il portait une montre d’ingénieur de combat ! Au vu et au su de tout le monde ! Ça, c’était une violation flagrante du code ! Mais… Elle ne ressemblait qu’à un disque plat, avec un petit trou au centre. N’importe quel Terrien prendrait ça pour un bracelet d’identité ou quelque chose de ce genre.
Il retourna son poignet, dirigeant la montre vers le sol, et la toucha, j’avais déjà remarqué ce geste – c’était une sorte d’habitude nerveuse qu’il avait. Mais c’était la première fois que je constatais vraiment qu’il avait des nerfs lui aussi.
Il bâilla. Autre symptôme de nervosité. Il regarda en direction du péage. Pas un seul véhicule ne l’avait franchi depuis qu’il était sorti.
— Bien, fit-il. Pas de Slinkerton à l’horizon !
Je compris alors en un éclair ce qu’il faisait là. Il mettait en œuvre une des tactiques de combat de la Flotte. Il avait monté une embuscade. Mais il n’avait pas d’arme. Il avait donc obéi à un réflexe conditionné sous l’effet de la tension nerveuse.
Oui, ce devait être ça, car maintenant il redémarrait, visiblement déçu que sa ruse n’ait pas marché. Il se réinséra dans le flot complexe de l’échangeur, prit un autre ticket et roula en direction du nord-est.
La circulation était très dense et avec tous ces camions qui essayaient de se dépasser, n’importe quel conducteur normal aurait été crispé au volant. Mais Heller était détendu et il prenait même le temps de lire un article à propos du « Chaos Économique qui nous guette, selon les experts financiers de Merrill Bull, Inc. »
L’expert qui le regardait devant son écran savait, lui, que le chaos qui le guettait n’était pas uniquement économique ! L’agneau que l’on mène à l’abattoir avait plus de chances de s’en tirer, à mon avis, que cet idiot !
8
Heller arriva au lieu du rendez-vous à seize heures vingt. Il avait dix minutes d’avance. Pourtant il avait roulé lentement et il s’était même arrêté à de nombreuses reprises.
Il gara la Cadillac n’importe comment dans le parking encombré et se fraya un chemin à travers la meute bruyante d’enfants fatigués et de parents enragés qui peuplent généralement ces aires d’autoroute.
Il entra dans le restaurant et s’installa à une table. Puis il regarda autour de lui.
Je me figeai ! De l’autre côté de la salle, directement vis-à-vis d’Heller, j’avais aperçu un visage qui ne m’était pas inconnu. Le regard d’Heller glissa sur lui, mais moi je le vis très nettement ! Je recouvrai mon sang-froid, branchai mon deuxième écran, fis revenir la bande enregistrée en arrière et fis un arrêt sur image.
A en juger par son faciès, le gars devait être sicilien. Il avait un visage vérolé, et une cicatrice, vestige d’un coup de couteau, lui barrait la joue gauche, de l’oreille jusqu’à la bouche. Il avait des yeux de reptile. Bien que ma mémoire des visages soit infaillible, je n’arrivais pas à le remettre.
En toute hâte, j’ai saisi un appareil photo sur une étagère, j’ai fait le point sur sa figure en faisant très attention à ne pas avoir le cadre de l’écran dans l’objectif, et j’ai pris un cliché en gros plan puis, très vite, j’ai fait un tirage sur du papier terrien.
Tout en travaillant, j’avais gardé un œil sur le premier écran. Un homme de haute taille aux cheveux gris avait rejoint le Sicilien. Celui-ci lui montrait quelque chose qu’il tenait dans le creux de la main. Une photo ? Le Sicilien désigna Heller d’un mouvement de tête imperceptible.
Il était là pour identifier Heller !
L’homme aux cheveux gris s’éloigna et alla s’adosser contre un mur. Il portait un chapeau melon et un impeccable complet gris. Sur le nez, il avait un binocle rattaché au revers de son veston par un cordon noir. Il tenait un parapluie.
Heller commanda un hamburger, l’avala et le fit descendre avec du Seven Up. Il prit son addition. C’est le moment que choisit l’homme aux cheveux gris pour aller jusqu’à sa table.
Il salua Heller en portant un doigt à son chapeau melon et dit :
— Je suis Buttlesby, jeune maître. Mr Trapp voulait être sûr de vous rencontrer dans un endroit tranquille. J’ai pour mission de vous dire où vous devez vous rendre. Si vous êtes prêt, je suggère que nous nous mettions en route.
Il avait parlé avec déférence et avec un accent anglais irréprochable. Le parfait majordome – sauf qu’il n’était pas plus majordome que vous et moi.