Il ôta les balles des deux revolvers. Un frisson parcourut mon corps ! Il n’avait plus aucune arme pointée sur eux !
Il ouvrit l’étui à violon, examina le fusil démonté et confisqua les projectiles. Il leur rendit les revolvers, l’étui et l’attaché-case. Ensuite, il introduisit un tournevis dans l’emboîture de la poignée et ouvrit la porte.
Il s’inclina avec courtoisie et leur fit signe qu’ils pouvaient partir.
— J’espère ne jamais avoir l’occasion de vous revoir, dit-il.
Le regard que Trapp lui lança aurait transformé une statue de bronze en une coulée de lave.
Ils sortirent.
Heller était un imbécile ! Ses manières de gentleman auraient peut-être pu convenir en un autre lieu et à une autre époque, mais pas à New York !… New York, Planète Terre – Blito-P3 !
Il aurait dû les tuer tous les deux. C’est ce qu’aurait fait un professionnel !
Il avait humilié l’un des hommes de loi les plus influents de la planète. Pire : il avait remporté une victoire contre Rockecenter et ça c’était une chose que ce dernier ne tolérait pas.
Mais Heller se conduisait comme s’il ne s’était jamais fait le moindre ennemi : il remit la poignée en place, bien comme il faut, puis il fit ses valises et rangea la chambre. Et tandis qu’il mettait sa casquette de base-ball devant le miroir, je l’entendis dire :
— Rien ne vaut un stage au FBI pour se tirer d’affaire.
Il éclata de rire.
Mais on ne lui en avait pas appris suffisamment au FBI. Trapp avait tout de suite compris qu’Heller considérerait tout attentat contre le dénommé Jerome Terrance Wister comme ayant été ordonné par le sieur Trapp. Bref, l’avocat n’avait qu’une solution : utiliser une méthode beaucoup plus adroite pour éliminer Jerome Terrance Wister, soit immédiatement, soit à un moment plus approprié. Les avocats de Wall Street n’abandonnent jamais : ils repoussent l’échéance.
Trapp avait à sa botte non seulement chacun des organismes gouvernementaux du pays, mais aussi ceux des gouvernements du monde entier. Un claquement de doigts de sa part et ils le débarrasseraient d’Heller. Et l’argent ne comptait pas pour lui. En cet instant précis, il proposait sans doute à Torpedo Fiaccola trois fois la somme qu’Heller lui avait offerte. Et Fiaccola, affolé par cette menace insensée lancée contre sa mère et rendu fou furieux par l’affront qu’il avait subi aujourd’hui, était probablement prêt à écouter n’importe quelle proposition.
Oui, Heller avait vraiment mis les pieds dans un domaine dont il ne savait pas grand-chose. Et il en faisait trop ! Les espions sont des personnages sans pitié et constamment à l’affût, tels des scorpions. Ils ne sortent pas par la porte en chantonnant, surtout lorsqu’ils viennent de mettre en branle la machine la plus impitoyable et la plus puissante de la planète – la machine Rockecenter.
J’étais déprimé. Je ne voyais aucun moyen de m’emparer de la plaque avant qu’Heller ne soit tué. Pas étonnant que l’espérance de vie d’un ingénieur de combat ne dépasse pas deux ans. Quant à l’espérance de vie d’un manipulateur qui supervisait un ingénieur de combat tel qu’Heller, elle devait être encore beaucoup plus courte !…
J’étais assis là, remuant de sombres pensées, quand un messager envoyé par Faht Bey surgit avec le rapport journalier de Raht et de Terb. Il disait :
Il s’est inscrit à l’hôtel Brewster et vient de le quitter.
Mes Dieux, même mes propres hommes m’abandonnaient ! Je me dis qu’un séjour dans les Enfers serait mille fois préférable au sort qui m’attendait !
Seizième partie
1
Il n’y avait personne dans le vestibule de l’hôtel Brewler, aussi Heller alla derrière le comptoir du réceptionniste, déposa trente dollars (le prix de la chambre bien en évidence sur le bureau et se fit lui-même un reçu avec la machine à facturer. Il signa : Brinks. A l’évidence, l’éducation que le FBI lui avait dispensée comportait de sérieuses lacunes : Al Capone n’avait jamais dévalisé de fourgons blindés Brinks. Je suis incollable en histoire des États-Unis.
Puis il se dirigea vers la cabine téléphonique du vestibule, examina les innombrables numéros qu’on avait griffonnés autour du téléphone – principalement des numéros de prostituées, de maquereaux et d’homosexuels – trouva le numéro d’une compagnie de taxis et appela une voiture.
Lorsqu’il eut mis ses bagages dans le véhicule, il dit au chauffeur, un gars qui avait le type allemand :
Je cherche un endroit où habiter. Un hôtel meilleur que celui-ci. Un endroit qui ait de la classe.
Durant le trajet, Heller s’intéressa surtout aux pare-chocs cabossés des véhicules. Ils foncèrent à travers le flot compact de voitures – les automobilistes semblaient n’avoir qu’une idée en tête : faire du stock-car – et s’engagèrent bientôt dans Madison Avenue, faisant route vers le nord de la ville.
Le taxi déposa Heller dans un couloir de parking à l’angle de la 59e Rue et de la Cinquième Avenue. Il déchargea ses bagages et tendit vingt dollars au chauffeur qui prit le billet et démarra en trombe. Hé hé, Heller faisait l’apprentissage de New York.
Il leva la tête. Devant lui se dressait le gigantesque édifice du Snob Palace Hôtel. Des portiers et des grooms en uniforme s’agitaient devant l’entrée mais personne ne vint prendre ses bagages. Il ramassa son barda, pénétra dans l’hôtel et se retrouva dans un vestibule immense et étincelant, à peine plus petit qu’un hangar. Des lampes scintillantes et décoratives jetaient une lumière douce sur le mobilier discret mais distingué. Heller se fraya un chemin à travers la foule nantie et distinguée qui allait et venait et rallia la réception.
Derrière le comptoir, il y avait une armée d’employés absorbés par diverses tâches. Heller attendit. Personne ne leva la tête. Finalement il dit :
— Je voudrais une chambre.
— Vous avez une réservation ? demanda l’employé. Non ?… Alors allez voir le directeur adjoint. Là-bas, je vous prie.
Le directeur adjoint était occupé. D’une voix distinguée, il répondait au téléphone à un client mécontent qui, apparemment, se plaignait qu’on n’avait pas promené son caniche. Il finit par raccrocher et leva la tête. Ce qu’il vit ne parut pas l’intéresser outre mesure. Et je ne tardai pas à comprendre pourquoi en voyant derrière lui l’image reflétée par la glace murale.
Il avait devant lui un personnage qui portait une veste criarde à carreaux rouges, beaucoup trop petite, un pantalon à rayures bleues qui s’arrêtait à quelques centimètres au-dessus de ses chaussures et, pour couronner le tout, une casquette de base-ball rouge négligemment jetée en arrière sur sa tête.
— Oui ? fit le directeur adjoint d’une voix glaciale.
Heller essaya de détendre l’atmosphère.
— Je voudrais une belle chambre, voire deux.
Vos parents vous accompagnent ?
— Non, ils ne sont pas sur Terre.
— Les suites les moins chères font quatre cents dollars par jour. Ça m’étonnerait que vous soyez intéressé. Bonne journée.
Et il décrocha le téléphone pour passer un savon à l’employé qui avait oublié de promener le caniche distingué du distingué client de la suite numéro tant et tant.
Je savais ce qui clochait. Heller calculait en crédits. Un crédit vaut plusieurs dollars. Il prit ses bagages, sortit de l’hôtel et monta dans un taxi qui venait de déposer un pékinois qui avait terminé sa promenade.
— Je cherche une chambre, dit-il au chauffeur. Quelque chose de moins cher qu’ici.