Le gars démarra sans attendre, fonça vers le sud, prit Lexington Avenue, frôla l’accident à maintes reprises et s’arrêta dans la 21e Rue. Heller lui tendit un billet de vingt dollars. Le chauffeur fut extrêmement surpris lorsque le billet demeura entre les doigts d’Heller. En grommelant, il compta la monnaie, et l’argent changea promptement de main. Heller lui donna un pourboire de cinquante cents. Il apprenait vite.
Il examina l’édifice délabré qui s’élevait devant lui. L’enseigne au-dessus du trottoir disait :
Casa de Flop
Il prit ses bagages et entra. Le vestibule était dans un état de délabrement avancé. Un groupe de poivrots délabrés était écroulé dans des sièges délabrés. Et un employé délabré était affalé sur le comptoir délabré.
Je perçus un son bizarre, que j’identifiai aussitôt. C’était Heller qui reniflait.
— Pouah ! fit-il, plus pour lui-même que pour rassemblée. On se croirait dans un endroit appartenant à l’Appareil !
Violation du Code ! Violation du Code ! Et antipatriotisme ! En toute hâte, je notai la transgression et fis une marque sur la bande d’enregistrement. On ne pouvait pas m’accuser de manquement à mon devoir !
Il souleva ses bagages, fit demi-tour et sortit.
Il s’arrêta un instant pour examiner le bâtiment.
— J’en ai soupé des hôtels ! Une maison coûterait moins cher et serait plus propre !
Ce n’est que deux pâtés de maisons plus loin qu’il trouva un autre taxi. Il était arrêté en plein virage et Heller le héla avant qu’il ait eu le temps de démarrer.
Le chauffeur avait la tête de quelqu’un qui ne s’est pas couché pendant un an. De plus, il n’y avait pas le moindre espace entre ses sourcils et ses cheveux. Un descendant direct de l’homme de Neanderthal.
Heller chargea ses bagages, s’installa à l’arrière et se pencha en avant pour parler à travers la vitre grillagée qui est censée protéger les chauffeurs new-yorkais contre les malfrats.
— Vous connaissez une maison ?
Le chauffeur se retourna et dévisagea longuement Heller d’un air pensif.
— Vous avez de l’argent ? demanda-t-il enfin.
— Bien sûr que j’ai de l’argent.
— Vous êtes drôlement jeune.
— Écoutez, est-ce que vous connaissez une maison, oui ou non ?
Le chauffeur posa sur lui un regard indécis avant de hocher la tête.
— Parfait, dit Heller. Alors en route !
Ils remontèrent plusieurs avenues, non sans défoncer plusieurs véhicules, puis se dirigèrent vers East River. L’édifice des Nations unies, espèce de grand gâteau noir, ne tarda pas à se dresser devant eux. Ils étaient maintenant dans un quartier tranquille, résidentiel, aux gratte-ciel élevés et imposants.
Le chauffeur s’arrêta devant l’une des tours. C’était un très beau bâtiment moderne, tout de pierre polie et de verre opaque. Il était légèrement en retrait par rapport au trottoir et, juste devant, il y avait un petit parterre de verdure. Les véhicules accédaient à l’entrée en empruntant une petite allée en arc. Sur le mur, à gauche de l’imposante porte d’entrée, j’aperçus l’enseigne – une plaque de marbre noir, élégante, chic, avec des lettres dorées :
Gracious Palms
Le taxi ne s’était pas engagé dans l’allée car une limousine noire, massive et trapue, était garée devant l’entrée. Il y avait un chauffeur au volant. Heller posa ses bagages dans l’allée et fouilla dans ses poches pour payer la course.
Et c’est alors qu’une chose remarquable se produisit !
Le chauffeur de taxi qui, jusque-là, avait semblé plutôt abruti, regarda fixement la limousine et la porte d’entrée. Ses yeux s’écarquillèrent de terreur !
Avec un crissement de pneus, il démarra comme s’il avait tous les diables à ses trousses !
Il n’avait même pas attendu qu’Heller le paye !
Heller regarda le taxi disparaître au loin, ramassa ses bagages et se dirigea vers l’entrée.
Le moteur de la limousine tournait.
Un jeune homme à l’aspect peu commode était adossé contre le mur, à droite de l’entrée. Il portait un complet-veston et un chapeau qu’il avait rabattu sur ses yeux. Il s’avança légèrement en voyant Heller approcher. Sa main droite se porta contre sa bouche. Il tenait quelque chose dans sa paume.
Un talkie-walkie miniature ! Il prononça quelques mots dans l’appareil sans quitter Heller du regard.
Il se passait quelque chose ! Quelque chose de dangereux !
Et cet imbécile d’Heller qui ne remarquait rien ! Déjà il franchissait la porte d’entrée !
Le vestibule était petit mais majestueux. Au fond, un escalier de fer forgé montait en spirale et menait à un balcon. Sur le côté, les portes dorées des ascenseurs étaient enchâssées dans la pierre brune polie qui composait les murs. Des motifs de métal, dorés eux aussi, couraient gracieusement sur les murs. J’aperçus aussi de très jolies chaises capitonnées, disposées par groupes de deux et à moitié dissimulées par de ravissantes plantes vertes. Quant au long comptoir doré qui s’étendait devant Heller, c’était évidemment la réception.
Il n’y avait personne en vue ! Pas un chat !
Heller traversa le vestibule – avec ses chaussures à pointes qui faisaient clic-clac sur le marbre bigarré – et s’arrêta devant la réception.
A gauche du comptoir, une petite porte qui portait un écriteau avec le mot Hôte s’ouvrit d’une dizaine de centimètres et révéla le visage d’un homme à la mine patibulaire. Une main apparut par l’entrebâillement et fit signe Heller d’approcher.
Heller posa ses bagages et alla jusqu’à la porte qui s’ouvrit en grand, découvrant une vaste pièce richement décorée.
Au fond, il y avait un bureau sculpté derrière lequel était assis un petit homme bien habillé aux cheveux noirs et au visage maigre. L’écriteau sur le bureau disait :
Vantagio Meretrici, directeur
A droite du bureau, deux hommes étaient installés sur des chaises, la main droite hors de vue. Ils portaient un chapeau. Tous trois regardaient Heller.
La porte se referma derrière lui.
Quelqu’un l’agrippa par-derrière !
Et lui fit une prise !
Il poussa brutalement Heller vers une chaise près de la porte !
Il le força à s’asseoir et resta derrière lui, maintenant sa prise.
L’un des deux hommes assis près du bureau désigna Heller et dit au directeur :
— Voilà donc l’un des beaux gosses qui travaillent pour toi !
— Non, non ! protesta le petit homme. Ce n’est pas du tout le genre de la maison !
L’autre gangster laissa échapper un rire incrédule.
— Allez, arrête tes (biperies), Vantagio ! C’est quoi tes tarifs pour une jolie petite tronche comme la sienne ?
— Revenons à nos moutons, Vantagio, fit le premier gangster. Faustino dit que tu vas refourguer de la drogue, et c’est exactement ce que tu vas faire. Nous te fournissons, tu revends.
— Jamais ! hurla Vantagio. Nous perdrions toute notre clientèle ! Les clients croiraient qu’on cherche à leur soutirer des renseignements !
— Arrête ton char ! Les bougnoules et les chinetoques des Nations unies pédalent dans la choucroute ! cracha le premier gangster. Il va falloir qu’on t’apprenne quelques leçons. C’est Faustino qui dicte les ordres maintenant et tu le sais aussi bien que moi ! Alors on commence par quoi ? Je veux dire, avant de te découper en rondelles. Par casser les meubles ? Ou par estropier quelques prostituées ?