Heller commençait à peine à hocher la tête que déjà Vantagio bondissait hors de son siège et se précipitait vers la porte. Il l’ouvrit légèrement et coula un regard par l’entrebâillement. Les gars de la morgue et les cadavres n’étaient plus là. La femme de ménage nettoyait le sol du vestibule.
Vantagio s’adressa au réceptionniste :
— Appelle tout le monde.
Les nombreux membres du personnel ne tardèrent pas à arriver, l’un après l’autre. Puis les ascenseurs s’éveillèrent à la vie et, bientôt, le vestibule fut envahi par une nuée de jolies filles plus ou moins déshabillées. Elles venaient de toutes les parties du monde et toutes les couleurs de peau étaient représentées, encore qu’il y eût une majorité de jeunes femmes blanches. Le vestibule n’était plus qu’un panorama de jambes à demi révélées et de poitrines à demi découvertes.
Vantagio débarrassa Heller de sa casquette et lui dit de grimper sur un petit piédestal de marbre. Tous les ravissants visages se levèrent. On aurait dit qu’il avait devant lui, jetées pêle-mêle, les couvertures de tous les magazines de fesse et de cinéma réunis – une espèce de photomontage exclusivement composé de créatures de rêve !
Vantagio désigna Heller avant de dire, d’une voix pleine d’autorité :
— Ce gamin vient de me sauver la vie. Je veux que vous le traitiez comme il faut.
Il y eut un bruit de respiration contenue, suivi d’un « Oooooh ! » général. Je ne comprenais pas. Que pouvaient-elles donc bien trouver à Heller ? Brusquement je pris conscience qu’on était en pleine saison morte. Elles étaient en chaleur.
— Il va habiter ici, annonça Vantagio.
Un deuxième « Oooooh ! » retentit, encore plus puissant que le premier. Plusieurs filles haletaient !
Mes Dieux, songeai-je. Si seulement la comtesse Krak pouvait voir ça !
— Maintenant, écoutez, continua Vantagio en élevant la voix pour être sûr de se faire entendre. Comme vous pouvez le voir, il n’est pas majeur. Ça saute aux yeux. Autrement dit, il peut vous faire atterrir en tôle ! Si jamais il a à se plaindre de l’une d’entre vous, la (bipasse) qui l’aura indisposé sera virée sur-le-champ !
Les filles se mirent à marmonner.
Vantagio leva la tête vers le balcon et hurla :
— Marna Sesso ! Vous avez entendu ?
— Zé souis là, Signore Meretrici !
Une grosse femme moustachue apparut sur le balcon. Elle avait une poitrine opulente, des cheveux noirs et une carrure de lutteur. Elle s’avança vers la balustrade et considéra l’assemblée.
— En tant que chef-maquerelle, cria Vantagio, vous allez veiller à ce que cet ordre soit exécuté et à ce que toutes les autres maquerelles fassent de même !
— Compris, Signore Meretrici. Si elles ne font pas cé qué lé zeune garçon leur démande, elles sont virées.
— Non, non, non ! hurla Vantagio. Vous devez veiller à ce qu’elles ne s’approchent pas de lui ! C’est un gamin ! Ça peut nous coûter la prison ! Pour détournement de mineur !
Marna Sesso hocha la tête d’un air sévère.
— Compris, Signore Meretrici. Zé surveillérai lé zeune garçon sur l’un des postes dé télé du circuit interne. Il vous a sauvé la vie. Et il est plus efficace qué César Borgia ! Et c’est un garçon qu’il est bon d’avoir sous la main. Et peut-être qué la prochaine fois, il nous sauvéra la vie à tous. C’est la Santissima Vergine qui l’envoie. Et si elles né sé conduisent pas correctement avec lé zeune garçon, elles sont virées.
— Exactement ! fit Vantagio.
Les maquerelles étaient d’accord et l’assemblée commença à se disperser. Plusieurs filles demeurèrent sur place pour dévorer Heller des yeux, avec une lueur de regret dans leur adorable regard. J’étais écœuré. Est-ce qu’elles croyaient vraiment qu’il était consommable ? Il était beaucoup trop jeune !
Un groom en uniforme arriva pour prendre les bagages d’Heller. Il se débattit avec eux pendant un instant et Heller l’aida à en porter une partie. Tous les ascenseurs étaient occupés et ils empruntèrent un escalier recouvert d’une épaisse moquette pour se rendre au deuxième étage. Vantagio ouvrait la marche.
Ils traversèrent un long couloir et entrèrent dans une petite chambre. Elle était modeste mais propre – aseptisée même. Elle se composait d’une commode blanche et d’un lit en fer forgé, blanc lui aussi. La salle de bains était petite mais moderne. Rien que le strict nécessaire.
— Ça te va ? demanda Vantagio.
— Excellent, dit Heller.
Plusieurs filles les avaient suivis jusqu’à la chambre, mais Vantagio leur ordonna de déguerpir sur un ton qui ne souffrait aucune discussion. Il sortit de sa poche quelques vieilles cartes à jouer et, au dos de l’une d’elles, il inscrivit une adresse.
— Voici l’adresse d’un magasin de vêtements spécialisé dans les grandes tailles. Va t’acheter un costume qui ne t’arrive pas aux mollets. Et trouve-toi autre chose que ces chaussures de base-ball ! T’as du fric ?
— Plein, fit Heller
— Bien. Fais-toi d’abord un brin de toilette, et quand tu descendras, amène tout le pognon dont tu n’as pas besoin. Je vais te fournir un petit coffre-fort personnel dont tu seras le seul à avoir la combinaison. C’est une maison honnête ici et ce n’est pas aujourd’hui que ça changera !
Et il sortit.
Heller rangea ses affaires, se leva, vérifia la serrure de la porte et descendit avec ses cinquante mille dollars, qu’il avait fourrés dans le sac qui avait contenu son petit déjeuner.
Vantagio lui montra les rangées de coffres privés et lui apprit à en ouvrir un. Apparemment, les gens de l’ONU avaient souvent des documents et des objets qu’ils désiraient mettre en sûreté pendant les quelques heures qu’ils passaient dans la maison.
Heller s’excerça plusieurs fois à changer la combinaison, puis composa un numéro si vite que je ne pus le noter ! Même en repassant l’enregistrement sur mon deuxième écran ! De toute façon, il était désormais impossible à qui que ce soit d’approcher de ses bagages et encore plus de les fouiller. Je savais que c’était de l’utopie pure et simple que de vouloir lui dérober quelque chose. Il était surprotégé !
Il quitta le Gracious Palms à pied, probablement heureux de pouvoir prendre un peu d’exercice. Mais moi j’étais loin d’être heureux. Heller avait tant d’armes pointées sur lui maintenant qu’une calculatrice ne suffirait pas à les compter. La bande à Faustino connaissait son visage et il avait tué trois de ses hommes, peut-être même l’un de ses lieutenants ! Ensuite, il y avait l’inspecteur de police Grafferty. Il avait vu le visage d’Heller de près, et les flics, ça n’oublie pas – c’est leur boulot de cataloguer mentalement les gens qu’ils vont abattre prochainement !
Mon moral chuta de plus belle quand on m’apporta le rapport journalier de Raht et Terb un peu plus tard. Il disait :
Est allé dans un claque où il s’est fait (enbiper) et piquer ses bagages. Il n’a probablement plus un sou, mais il semble en sécurité.
Je les aurais tués !
3
Cliqueti-clac, cliqueti-clac. Heller marchait toujours. Le district de l’ONU était loin derrière lui à présent, à des kilomètres. Il venait de s’engager dans le quartier des marchands de vêtements, en route pour quelque destination connue de lui seul. Je ne savais peut-être pas où il allait, mais j’étais au moins certain d’une chose : il allait encore commettre quelque folie. Je le connaissais trop bien.